—Eh! penses-tu, me dit-il, que, si j'eusse vu pour la liberté de l'Italie une seule lueur d'espérance, je me perdrais, à la honte de ma vieillesse, en de vains gémissements? O jeune homme, digne d'une patrie plus reconnaissante, réprime cette ardeur fatale, ou, si tu ne peux l'éteindre, tourne-la du moins vers d'autres passions.
Alors, je regardai dans le passé; alors, je me tournai avidement vers l'avenir; mais partout je vis mes espérances trompées... et mes bras se rapprochèrent de moi sans avoir rien pu saisir... C'est seulement alors que je sentis toute l'amertume de mon état. Je racontai à ce grand homme l'histoire de mes passions. Je lui dépeignis Thérèse comme un de ces génies célestes descendus du ciel pour éclairer les ténèbres de notre vie, et, à mes paroles et à mes pleurs, j'entendis le vieillard attendri soupirer du fond de l'âme.
—Non, lui dis-je, mon cœur n'a plus d'autre désir que celui de la tombe: je suis l'enfant d'une mère qui m'adore; et souvent il me semble la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au sommet de la montagne d'où je voulais me précipiter, et, tandis que, le corps penché en avant, je m'abandonne à l'abîme, je crois sentir sa main m'arrêter tout à coup par mon habit. Je me retourne... elle disparaît, et je n'entends plus le bruit de ses plaintes et de ses sanglots. Cependant, si elle connaissait mes tourments cachés, je suis certain qu'elle invoquerait elle-même le Ciel pour qu'il terminât des jours si pleins d'angoisses et de tortures. Mais l'unique flamme qui anime encore ce pauvre cœur si tourmenté, c'est l'espoir de tenter la liberté de sa patrie.
Il sourit tristement, et, s'apercevant que ma voix s'affaiblissait et que mes regards immobiles s'abaissaient vers la terre:
—Peut-être, me dit-il, ce besoin de gloire pourrait-il t'entraîner à de grandes actions; mais, crois-moi, les héros doivent un quart de leur renommée à leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier à leurs crimes; eh bien, fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer à cette gloire, penses-tu que notre époque t'en offre les moyens?... Les gémissements de tous les âges et la servitude de notre patrie ne t'ont-ils point appris qu'on ne doit pas attendre la liberté des nations étrangères? Quiconque se mêle des affaires d'un pays conquis n'en retire que le blâme public et sa propre infamie. Quand les droits et les devoirs reposent sur la pointe de l'épée, le fort écrit ses lois avec le sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et, dans ce cas, auras-tu le courage et la persévérance d'Annibal, qui, proscrit et fugitif, cherchait dans l'univers un ennemi au peuple romain? D'ailleurs, il ne te sera pas permis d'être juste impunément; un jeune homme d'un caractère vertueux et bouillant, d'un esprit cultivé, mais sans fortune, un jeune homme comme toi, enfin... sera toujours ou l'instrument des factieux ou la victime des puissants... Eh! comment alors espères-tu te conserver pur et sans tache au milieu de l'avilissement général? On te louera hautement; puis, tout bas, tu te sentiras blessé par le poignard nocturne de la calomnie. Ta prison sera abandonnée par tes amis, ta tombe sera à peine honorée d'un soupir... Mais je veux bien supposer encore que, triomphant de la puissance des étrangers, de la malignité de tes concitoyens, de la corruption de ton siècle, tu puisses parvenir à ton but; dis-moi, répandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir une république naissante? brûleras-tu tes maisons avec les torches de la guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur? enchaîneras-tu les opinions par les échafauds? égaliseras-tu les fortunes par des massacres? Et, si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas regardé par les uns comme un démagogue, par les autres comme un tyran? Les amours de la multitude sont courts et funestes: elle juge par le résultat, jamais par l'intention! elle appelle vertu le crime qui lui devient utile; elle appelle crime la vertu qui lui est préjudiciable, et, pour mériter ses applaudissements, il faut l'effrayer, l'enrichir et la tromper toujours. Et que cela soit encore! pourrais-tu, enorgueilli de la fortune, réprimer le libertinage du pouvoir, qui s'éveillera sans cesse en toi par le sentiment de ta supériorité et la connaissance de la bassesse commune? Les mortels naissent tyrans, esclaves ou aveugles, c'est leur nature! Alors, pour fonder ton système de philanthropie, tu aurais été un oppresseur, tu aurais échangé la tranquillité contre quelques années de puissance, et tu aurais confondu ton nom dans la foule immense des despotes. Tu peux encore chercher une place parmi les capitaines; alors, il faut avant tout endurcir ton âme, t'apprendre à piller d'un côté pour répandre de l'autre, t'habituer à lécher la main qui t'aidera à monter... Mais, ô mon fils! l'humanité gémit à la naissance d'un conquérant, et son seul espoir, tant qu'il existe, est de sourire un jour sur son tombeau.
Il se tut; puis, après un long silence:
—O Coccius Nerva, m'écriai-je, tu sus du moins mourir sans tache, toi!
Le vieillard me regarda:
—Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crains-tu ou n'espères-tu rien au delà du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi.
Il leva les yeux vers le ciel, et cette physionomie sévère s'adoucit d'un suave rayon, comme s'il eût vu briller là-haut toutes ses espérances...