Dix heures du matin.
J'ai réfléchi, Lorenzo; je crois que tu ferais mieux de ne point m'écrire avant d'avoir reçu de moi de nouvelles lettres. Je prends le chemin des Alpes Liguriennes pour éviter les glaces du mont Cenis; tu sais combien le froid m'est contraire.
Une heure.
Encore un nouveau retard. Je ne pourrai avoir mon passe-port que dans deux jours. Je t'enverrai cette lettre au moment de monter en voiture.
Une heure et demie.
Je t'écris les yeux encore dans les larmes et fixés sur tes lettres. En mettant en ordre mes papiers, mes regards sont tombés sur le peu de mots que tu m'écrivis au bas d'une lettre de ma mère, quelques jours avant que je quittasse mes collines... «Mes pensées, mes vœux et mon amitié éternelle pour toi t'accompagneront partout, ô mon cher Ortis; je serai toujours ton ami, ton frère, et la moitié de mon âme sera toujours à toi.»
Croirais-tu qu'à chaque instant je répète ces mots et qu'en les répétant, je me sens tellement ému, que je suis sur le point de courir me jeter à ton cou, afin d'expirer entre tes bras. Adieu, adieu, je reviendrai.
Trois heures.
J'ai été faire une dernière visite à Parini.
—Adieu, m'a-t-il dit, ô malheureux enfant, adieu! tu emporteras partout avec toi tes passions généreuses que jamais tu ne pourras satisfaire, tu seras malheureux... Je ne puis te consoler avec mes conseils, parce que mes infortunes, à moi, dérivent de la même source. La glace de l'âge a engourdi mes membres, mais le cœur! il veille toujours. La seule consolation que je puisse t'offrir est ma pitié, et tu l'emportes tout entière avec toi. Dans peu de temps, j'aurai cessé d'exister; mais, si mes restes conservent quelque sentiment, si tu trouves quelque douceur à pleurer sur mon tombeau, viens-y...