—Oui, tu as maintenant de quoi vivre pendant quatre mois, pendant six... peut-être... Et puis... la trompeuse Espérance te guide par la main... et le chemin qu'elle te fait prendre doit te conduire peut-être à de nouveaux et à de plus grands malheurs!... Tu cherchais le premier hôpital, et peut-être n'étais-tu pas éloigné du tombeau. Mais, au moins, ce pauvre secours te donnera la force de supporter les maux qui t'attendent, qui t'auraient accablé, et qui allaient pour toujours te délivrer du fardeau de la vie. Réjouis-toi cependant du présent; mais que de peines il t'a fallu éprouver pour que cet état, qui paraîtrait aux autres si malheureux, te semble, à toi, le comble du bonheur!... Ah! si tu n'étais ni père ni mari, j'aurais pu te donner un conseil...
Et, sans dire un seul mot, je l'embrassai, et je le vis partir avec un serrement de cœur que je ne puis exprimer...
Hier soir[6] en me déshabillant, je me rappelai cette aventure.
—Pourquoi, me dis-je alors, cet homme a-t-il quitté sa patrie? pourquoi s'est-il marié? pourquoi a-t-il abandonné un emploi qui assurait son existence?
Toute son histoire me paraissait le roman d'un fou, et je me demandais ce qu'il aurait pu faire, ou ne pas faire pour éviter ces malheurs... Mais j'ai tant de fois dans ma vie entendu répéter ce pourquoi, j'en ai tant vu qui se faisaient les médecins des maladies des autres, que je me suis couché en murmurant:
—O vous qui jugez aussi inconsidérément les hommes que maltraite la fortune, mettez une main sur votre cœur, et avouez-le franchement: êtes-vous plus sages ou plus heureux?
Crois-tu que ce qu'il a raconté était vrai?... Moi, je crois qu'il était à moitié nu, et que j'étais bien couvert; j'ai vu une femme languissante, j'ai entendu les cris d'un enfant. O mon ami, doit-on chercher encore avec une lanterne des arguments contre le pauvre, parce qu'il sent dans sa conscience le droit que lui a donné la nature de partager le pain du riche.—On me dira sans doute que les malheurs qui, chez les autres, dérivent du vice sont peut-être chez celui-ci le fruit du crime; je l'ignore et ne veux point le savoir: juge, mon devoir serait de condamner les coupables; mais je suis homme. Lorsque je songe aux frissons que cause la première idée du crime, à la faim et aux passions qui nous poussent à le commettre, aux terreurs perpétuelles et aux remords avec lesquels l'homme se rassasie du fruit ensanglanté de sa faute, aux cachots toujours ouverts pour l'engloutir, à l'indigence et au déshonneur qui l'attendent s'il parvient à échapper à la justice, je me demande alors si je dois l'abandonner au désespoir et à de nouveaux crimes, et s'il est le seul coupable; la calomnie, la trahison, la malignité, la séduction, l'ingratitude ne sont-ils pas des crimes aussi, et des crimes qui, loin d'être punis, deviennent souvent la source des honneurs et de la fortune. Oh! punissez, juges et législateurs, punissez; mais, auparavant, suivez-moi sous les chaumières de la campagne et dans les faubourgs des capitales; voyez-y un quart de la population sommeillant sur la paille et ne sachant comment satisfaire aux suprêmes besoins de la vie. Je conviens qu'il est impossible de changer la société, je reconnais que la faim, les crimes, les supplices, sont les éléments nécessaires de l'ordre social et de la prospérité universelle; je crois que le monde ne pourrait exister sans juges et sans bourreaux, et je le crois ainsi parce que tel est le sentiment de tous;... mais, moi, Lorenzo, je ne serai jamais juge.—Dans cette vallée immense où l'humaine espèce naît, vit, meurt, se reproduit pour mourir encore, sans savoir pourquoi ni comment, je ne distingue que deux classes d'hommes, les heureux et les malheureux, et, si je rencontre un malheureux, je pleure sur l'humanité, je tâche de répandre quelques gouttes de baume sur ses blessures, mais j'abandonne à la balance de Dieu ses mérites et ses fautes...
Vintimille, 19 et 20 février.
«Tu es malheureux sans espoir, tu vis au milieu des angoisses de la mort, et tu n'as pas sa tranquillité, mais, tu dois souffrir pour les autres!» C'est ainsi que la philosophie demande aux hommes un héroïsme que la nature leur refuse; celui qui a la vie en horreur peut-il être retenu par le peu de bien que son existence doit apporter à la société, et se condamner, par un espoir aussi douteux, à plusieurs années de souffrance. Comment pourrait-il espérer pour les autres, celui qui n'a plus ni désirs ni espérance pour soi! qui, abandonné de tous, a fini par s'abandonner lui-même?—Tu n'es pas seul malheureux, me diras-tu.—Hélas! ce n'est que trop vrai; mais ces paroles mêmes ne nous sont-elles pas dictées par cette envie secrète que nous éprouvons tous à la vue du bonheur d'autrui? la misère des autres adoucit-elle la mienne? est-il un homme assez généreux pour se charger de mes malheurs? et, en supposant encore qu'il en eût la volonté, en aurait-il le pouvoir? Il y aurait plus de courage sans doute à les supporter; mais le malheureux entraîné par un torrent, et qui a la force d'y résister sans savoir l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?... Quel est le sage qui peut se constituer le juge de nos forces intimes, qui peut diriger le cours des passions variant selon les âges et les incalculables circonstances? qui peut dire: «Tel homme est un lâche parce qu'il a succombé; tel autre est un héros, parce qu'il résiste?» Tandis que l'amour de la vie est un sentiment tellement impérieux, que le premier aura plus combattu avant que de céder, que le second ne l'aura fait pour supporter ses peines.
Mais les devoirs qu'exige de toi la société?—Les devoirs? en ai-je contracté envers elle, parce qu'elle m'a tiré du sein de la nature quand je n'avais ni la volonté d'y consentir, ni la raison de m'en défendre, ni la puissance de m'y opposer, et qu'elle m'a élevé au milieu de ses besoins et de ses préjugés?