Pardon, Lorenzo, si j'appuie avec tant de force sur des arguments que nous avons tant de fois discutés entre nous; je ne veux point te faire abandonner une opinion si éloignée de la mienne, mais seulement résoudre les doutes qui pourraient me rester encore. Tu serais aussi convaincu que moi, si, comme moi, tu sentais toutes les plaies de mon cœur. Dieu te les épargne, Lorenzo! j'ai contracté ces devoirs sans les connaître; ma vie doit-elle donc, esclave des préjugés, payer les maux dont m'accable la société, parce qu'elle les appelle des bienfaits?—Et, en fussent-ils encore,... j'en jouis et je les récompense tant que j'existe; mais, dans la tombe, je cesse d'y être exposé et d'en tirer aucun avantage.—O mon ami, chaque homme naît ennemi de la société, parce que la société est ennemie de chaque individu. Suppose un instant que tous les mortels à la fois éprouvassent ce dégoût de la vie.—Crois-tu qu'ils la supporteraient pour moi seul? Si je commets une action préjudiciable au plus grand nombre, je suis puni, tandis qu'il ne me sera jamais permis de me venger de celles de la majorité, quelque dommage qu'elles me causent. Je suis fils, prétendent-ils, de la grande famille; mais ne puis-je pas, en renonçant aux biens qu'elle me promet, me dérober aux devoirs qu'elle m'impose, me regarder comme formant à moi seul un monde entier, et me soustraire à ses lois, puisque, la première, elle a manqué aux promesses du bonheur qu'elle m'avait faites? Si, dans le partage général, je m'aperçois qu'il ne me revient pas ma portion de liberté; si les hommes s'en sont emparés parce qu'ils sont les plus forts; s'ils me punissent parce que je la redemande,... quel autre moyen de les délier de leurs promesses, et de les délivrer de mes plaintes, que de chercher dans ma tombe la tranquillité et le repos? Ah! combien les philosophes qui ont prêché les vertus humaines, la probité naturelle, la bienveillance réciproque, ont servi à leur insu la politique des tyrans, et trompé ces âmes généreuses et bouillantes qui aiment aveuglément les hommes! dans la seule espérance d'être aimées d'eux, et qui seront toujours victimes, trop tard repentantes, de leur loyale crédulité.
Combien de fois ces arguments de la raison ont-ils trouvé fermée la porte de mon cœur, parce que j'espérais encore consacrer mes malheurs à la félicité d'autrui! Mais, au nom de Dieu, Lorenzo, écoute et réponds-moi: Pourquoi est-ce que je vis?... de quelle utilité te suis-je, moi fugitif au milieu de ces montagnes? quel honneur ma vie peut-elle répandre sur moi, sur ma patrie et sur ceux qui me sont chers? quelle différence y a-t-il de ma solitude à la tombe? La mort serait pour moi le terme de mes peines, et pour vous celui de votre inquiétude sur mon sort; à tant d'angoisses et de douleurs en succéderait une seule; terrible, il est vrai, mais qui serait la dernière, et qui vous ferait certain de mon éternelle tranquillité...
Je réfléchis chaque jour aux dépenses que je cause à ma mère; car je ne sais comment elle peut faire pour moi tout ce qu'elle fait, et peut-être maintenant, si je revenais chez elle, trouverais-je notre maison déchue de son ancienne splendeur, qui déjà commençait à s'obscurcir, lorsque je la quittai, par les extorsions publiques et privées qui se succédaient chaque jour.
Ne crois pas que je doute de la continuation de ses soins à mon égard; j'ai encore trouvé de l'argent à Milan; mais cette maternelle libéralité diminue encore l'aisance dans laquelle elle est née; elle n'a pas été heureuse épouse, et ses revenus seuls soutenaient notre maison, que ruinait la prodigalité de mon père; son âge me rend encore ces pensées plus amères... Ah! si elle savait que rien ne peut sauver son fils: si elle voyait les ténèbres et la consomption de mon âme.—Ne lui en parle pas, Lorenzo; mon existence est ainsi faite, que veux-tu!... Ah! si je vis encore, l'unique flamme de mes jours est une sourde espérance qui va toujours les ranimant, et que je tâche sans cesse d'éloigner de moi; car, si je veux l'approfondir, elle se change à l'instant dans un désespoir infernal. Ton mariage, Thérèse, décidera de la durée de mon existence... mais, tant que tu seras libre... notre bonheur dépend des circonstances... de l'inconstant avenir... de la mort!... jusqu'à ce moment, tu seras toujours mienne... Je te parle... je te vois... je cherche à te presser dans mes bras, comme si tu étais près de moi... et il me semble que, quoique éloignée, tu dois ressentir encore l'impression de mes baisers et de mes larmes. Mais, lorsque tu seras offerte par ton père, comme une victime de réconciliation, sur l'autel de Dieu; lorsque tu auras acheté de tes pleurs la tranquillité de ta famille... seulement alors, pas moi!... mais le désespoir seul, et de lui-même, anéantira l'homme et ses passions.—Et comment, tant que j'existerai, pourrais-je éteindre mon amour, et pourrais-tu, toi-même, te défendre d'une secrète espérance!... Mais, alors, notre amour ne serait plus saint et innocent... Je n'aimerai pas, quand elle sera la femme d'un autre, la femme qui fut à moi... J'aime immensément Thérèse, mais non l'épouse d'Odouard... Ah! peut-être, au moment où je t'écris, est-elle dans son lit!... Lorenzo! Lorenzo! le voilà, ce démon persécuteur qui brûle mon sein, trouble ma raison, suspend jusqu'aux battements de mon cœur... C'est lui qui me rend si féroce que de désirer l'anéantissement du monde... Pleurez tous!... Que me veut-il?... pourquoi ce poignard qu'il me pousse dans la main?... pourquoi marche-t-il devant moi et se retourne-t-il en regardant si je le suis?... pourquoi m'indique-t-il la place où je dois frapper?... est-il envoyé par la vengeance du Ciel?... C'est ainsi que, cédant à mes fureurs et à mes superstitions, je me roule dans la poussière en invoquant, avec des cris terribles, un Dieu que je ne connais pas, qu'autrefois j'ai candidement adoré, que je n'offensais jamais, de l'existence duquel je doute toujours et que cependant je crains et que j'adore... Où trouverais-je un appui? est-ce en moi-même? est-ce dans les autres hommes?... Le soleil est noir et la terre humide de sang...
Enfin me voici tranquille!... Quelle tranquillité!... Lorenzo, c'est la stupeur de la mort... J'ai erré par ces montagnes, je n'y ai pas trouvé un abri, pas une plante, pas une chaumière; l'œil n'y rencontre que des rochers escarpés et arides... et çà et là quelques croix qui s'élèvent sur les tombes des voyageurs assassinés.
Au-dessous est le Roya, un torrent qui, à la fonte des neiges, se précipite des entrailles des Alpes et sépare ces deux monts immenses. Sur la plage est un pont qui s'étend jusqu'au sentier, et duquel la vue parcourt deux lignes de rochers, de cavernes et de précipices; à peine peut-on distinguer sur ces montagnes d'autres montagnes de neige, qui se confondent avec les nuages grisâtres arrêtés sur leurs cimes... Dans cette vallée descend et s'engouffre la Tramontane et s'avance la Méditerranée; la nature s'assied là, solitaire, menaçante, et de son royaume chasse tous les vivants.
Voilà tes frontières, ô Italie!... mais quelles barrières ne sont pas surmontées de toutes parts par l'avarice des nations? où sont tes fils? qui te manque-t-il, excepté l'union et la concorde? Alors, je répandrais glorieusement ma vie malheureuse pour toi; mais que peuvent mon bras isolé et ma voix solitaire. Où est l'ancienne terreur de ton nom? Insensés, nous allons chaque jour rappelant notre liberté et la gloire de nos aïeux, qui nous obscurcissent de leur splendeur. Tandis que nous invoquons leurs ombres magnanimes nos ennemis foulent leurs tombeaux; et peut-être un jour viendra, où, perdant l'intelligence et la parole, nous serons semblables aux esclaves domestiques des anciens, ou vendus comme de misérables nègres, et où nous verrons nos maîtres, ouvrant les sépultures, exhumer et disperser aux vents les cendres de ces géants pour anéantir jusqu'à leur mémoire.—Oui, nos souvenirs sont un motif d'orgueil, mais non pas une cause de réveil.
C'est ainsi que je m'irrite lorsque je sens grandir dans mon âme le nom italien... Je me retourne, je regarde autour de moi, je ne trouve plus ma patrie, et je me dis:
—Les hommes sans doute sont les artisans de leurs propres malheurs; mais les malheurs dérivent de l'ordre universel, et le genre humain est l'instrument orgueilleux et aveugle du destin...
Nous raisonnons sur les événements de quelques siècles; eh! que sont ces siècles dans l'espace immense des temps? Ils se sont écoulés semblables aux saisons de l'année dont les variations successives nous paraissent toujours plus étonnantes, et ne sont cependant qu'une conséquence nécessaire du grand tout. L'univers se contre-balance, et les nations se dévorent, parce que l'une ne peut s'élever sans les cadavres de l'autre. En jetant du sommet des Alpes les yeux sur ma malheureuse patrie, je pleure, je frémis, et je demande vengeance contre ses envahisseurs... mais ma voix se perd dans les plaintes encore vivantes des peuples trépassés. Lorsque les Romains rapinaient le monde, ils cherchaient au delà des mers et des déserts de nouveaux pays à dévaster, ils enchaînaient les peuples, les princes et les dieux, et, lorsque enfin ils ne savaient plus où ensanglanter leurs épées, ils les tournaient contre leurs propres entrailles. C'est ainsi que les Israélites massacrèrent les paisibles habitants de Canaan, et qu'ensuite les Babyloniens traînèrent en servitude les prêtres, les mères et les enfants du peuple de la Judée; c'est ainsi qu'Alexandre renversa l'empire de Babylone, et qu'après avoir embrasé en passant la plus grande partie de la terre, il se plaignait qu'il n'existât pas un autre univers; c'est ainsi que les Spartiates dévastèrent trois fois Messène, et chassèrent trois fois les Messéniens, qui cependant étaient Grecs comme eux, avaient la même religion qu'eux et descendaient des mêmes ancêtres qu'eux; c'est ainsi que se déchirèrent les anciens Italiens jusqu'au moment où les Romains les assujettirent à leur fortune; et c'est ainsi que Rome, la reine du monde, devint en peu de siècles successivement la proie des Césars, des Nérons, des Constantins, des Vandales et des papes. Le ciel de l'Amérique est encore obscurci par la vapeur des bûchers humains, et le sang d'innombrables peuples qui ne connaissent même pas les Européens, transporté par l'Océan, est venu tacher d'infamie notre rivage; mais ce sang sera vengé un jour, et retombera sur la tête des fils des Européens. Toutes les nations ont leurs âges, tous les peuples sont tyrans aujourd'hui pour préparer leur servitude de demain, et ceux qui payaient auparavant le tribut l'exigeront un jour avec le fer et le feu. Le monde est une forêt peuplée de bêtes féroces: la famine, les déluges, la guerre et la peste sont des conséquences du système de la nature, et de même que la stérilité d'une année prépare l'abondance de l'année suivante! eh! qui sait? les malheurs de la terre concourent peut-être à la félicité d'un autre globe.