Cependant, nous décorons pompeusement du nom de vertu toutes les actions que commandent la sûreté de celui qui gouverne et la crainte de ceux qui obéissent. Les rois prescrivent la justice; mais pourtant ils l'imposeraient mieux si pour monter au trône ils ne l'avaient violée. Le conquérant ambitieux, qui vole des provinces entières, envoie à l'échafaud le malheureux qui, pressé par la faim, a dérobé un morceau de pain. Ainsi, lorsque la force a méprisé tous les droits d'autrui, elle essaye de tromper les autres par les apparences de la justice, afin qu'une autre force ne la détruise pas: voilà le monde, voilà les hommes. De temps en temps, quelques-uns, plus ardents, s'élèvent au-dessus de la multitude. Regardés d'abord comme des fanatiques, quelquefois punis comme des criminels, s'ils échappent à ces dangers, et qu'un bonheur, qu'ils croient fait pour eux, quoiqu'il ne soit réellement que le moteur puissant et universel des choses, les protège, alors, craints et obéis pendant leur vie, ils sont mis au rang des dieux après leur mort. Telle est l'histoire des héros, des conquérants et des fondateurs de nations, qui, portés au faîte des honneurs par leur ambition et la stupidité du vulgaire, croient devoir leur élévation à leur seule valeur, tandis qu'ils ne sont que les roues aveugles d'une horloge... Quand une révolution est mûre sur la terre, il y a nécessairement des hommes qui doivent la commencer, et de leurs corps servir de marchepied au trône de celui qui l'achève. Et parce que la race humaine n'a trouvé ici-bas ni bonheur ni justice, elle a créé des dieux protecteurs de la faiblesse, et se console de ses peines présentes par l'espoir d'une récompense à venir. Mais, dans tous les siècles, les dieux ont revêtu les armes des conquérants, et ils oppriment les peuples avec les passions, les fureurs et les ruses de ceux qui veulent régner.
Sais-tu, Lorenzo, où peut encore exister la véritable vertu? Chez nous, faibles et malheureux proscrits, chez nous qui, après avoir éprouvé toutes les erreurs et tous les maux de la vie, savons les plaindre et les secourir. Oui, la pitié est la seule vertu; toutes les autres sont des vertus usuraires.
Mais, pendant que je regarde d'en haut les folies et les malheurs de l'humanité, ne sens-je point en moi les passions et la faiblesse, les pleurs et les crimes de l'homme? N'ai-je pas une patrie à plaindre? ne me dis-je pas en pleurant:
—Tu as une mère, un ami... Tu aimes... Tu attends une foule de malheureux qui espèrent en toi... Où veux-tu fuir? Sur toute terre, la douleur, la mort, la perfidie des hommes, te poursuivront, et tu tomberas peut-être, et personne n'aura compassion de toi; et cependant, tu sentiras dans ton cœur tout le besoin de la pitié d'un ami... Abandonné de tous, ne demandes-tu pas des secours au Ciel? Le Ciel est sourd; cependant, au milieu de tes maux, tu te tournes involontairement vers lui. Va, prosterne-toi, mais aux autels domestiques!
O nature! il est donc vrai que tu as besoin de nous et que tu nous considères comme ces insectes et ces vermisseaux que nous voyons s'agiter et se reproduire sans savoir dans quel but ils ont été créés; mais, si tu as doué les hommes du fatal amour de la vie, afin qu'ils ne succombent pas sous la somme immense de leurs douleurs, et qu'ils obéissent plus sûrement à tes lois, pourquoi leur donner le présent plus funeste encore de la raison? Nous touchons de la main toutes nos calamités, et nous ignorons les moyens de les guérir.
Pourquoi donc est-ce que je fuis? Dans quelles contrées lointaines vais-je me perdre? Où trouverai-je les hommes différents des hommes? Ne sais-je pas que le malheur et l'indigence m'attendent hors de ma patrie?... Oh! non, je reviendrai vers toi, terre sacrée qui la première as entendu mes vagissements, sur laquelle j'ai reposé tant de fois mes membres fatigués, où j'ai trouvé, au sein de l'obscurité et de la paix, les seuls vrais plaisirs que j'aie jamais ressentis, et à laquelle dans ma douleur j'ai confié mes plaintes et mes larmes. Puisque tout est revêtu pour moi d'un voile de tristesse, puisque je n'ai plus d'autre espoir que la tombe, vous seules, ô mes forêts, entendrez mes derniers gémissements, et vous seules encore de vos ombres amies, couvrirez mon froid cadavre. Les malheureux compagnons de ma disgrâce pourront du moins y venir pleurer; et, s'il est vrai que nos passions nous survivent, mon ombre douloureuse trouvera quelque douceur aux soupirs de cette céleste enfant que je crus née pour moi, mais qu'ont arrachée de mes bras mon mauvais destin et les préjugés des hommes.
Alexandrie, 29 février.
De Nice, au lieu d'entrer en France, j'ai pris la route du Montferrat... Ce soir, je m'arrêterai à Plaisance; jeudi, je t'écrirai de Rimini. Alors, je te dirai adieu, Lorenzo.
Rimini, 5 mars.
Tout m'abandonne à la fois... Je venais avec anxiété pour revoir Bertola[7]; depuis longtemps, je n'avais point reçu de ses nouvelles..... Il est mort!...