Onze heures du soir.
Je le sais, Thérèse est mariée... Tu n'as point voulu me l'apprendre, pour ne pas me porter la vraie blessure. Mais le malade gémit lorsqu'il lutte contre la mort, et non lorsque celle-ci l'a vaincu... Tout est mieux ainsi... Maintenant, je suis tranquille, parfaitement tranquille... Adieu, Lorenzo; la seule chose que je regrette est mon voyage de Rome.
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D'après les fragments suivants, il paraîtrait que ce fut de ce jour même qu'Ortis s'assura dans la résolution de mourir; plusieurs autres fragments, recueillis dans ses papiers, paraissent contenir les diverses pensées qui le raffermirent encore dans son dessein; je les mettrai sous les yeux du lecteur selon leur date:
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... Le terme est arrivé: j'ai déjà, depuis longtemps, décidé quels seraient la manière et le lieu... Le jour approche; que peut m'offrir maintenant la vie? Le temps a dévoré mes moments heureux, et je ne la connais que par le sentiment de la douleur. Voilà que l'illusion m'abandonne. Je médite sur le passé, j'interroge l'avenir, je n'y vois que le vide. Les années qui ont suivi mon enfance se sont écoulées lentes, dans les craintes, les désirs, les illusions et l'ennui! et, si je redemande à la nature ma portion de l'héritage commun, je n'y trouve que le souvenir de quelques plaisirs qui ne sont plus, et une immensité de malheurs qui abattent d'autant plus mon courage, qu'ils m'en font craindre de plus grands encore. Si cette vie n'offre qu'une longue continuité de peines, que pouvons-nous espérer? Le néant, ou un autre monde différent de celui-ci... Je suis décidé... Je ne me hais point, je ne hais point les hommes... Je cherche seulement le repos, et la raison, que j'interroge, me répond qu'il n'existe que dans la tombe. Oh! combien de fois, plongé dans mes méditations et abattu par mes malheurs, ne fus-je pas au moment de m'abandonner au désespoir! L'idée de la mort adoucissait seule alors ma tristesse, et je souriais à l'espérance de ne plus exister.
Je suis tranquille..., parfaitement tranquille; mes illusions sont évanouies, mes désirs sont morts, l'espérance et la crainte m'ont laissé l'esprit libre; mon imagination n'est plus, comme autrefois, le jouet de fantômes tantôt gais, tantôt tristes; ma raison ne se laisse plus surprendre par de vains arguments... Tout est calme... Remords du passé, dégoût du présent, crainte de l'avenir, voilà la vie. La mort seule, à qui est confiée le changement sacré des choses, donne le repos et la paix...
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Il ne m'écrivit point de Ravenne; mais, par ce fragment, je vis qu'il y avait été la même semaine:
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