... Ce n'est point un dessein prémédité, mais réfléchi et nécessaire. Quels orages n'a point éprouvés mon cœur, avant que la mort raisonnât aussi tranquillement avec lui et lui avec elle!
Sur ton urne, ô Dante! en la serrant entre mes bras, je me suis encore affermi dans mon dessein. M'as-tu vu?—Est-ce toi, père, qui m'as inspiré tant de force de raison et de cœur, tandis qu'agenouillé et le front appuyé à tes marbres, je méditais et ton âme élevée, et ton amour, et ton ingrate patrie, et l'exil et l'indigence, et ton esprit divin? Si bien que je me suis éloigné de ton ombre plus libre et plus tranquille...
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Le 13 mars, au point du jour, Ortis revint aux collines Euganéennes, et, après s'être jeté tout habillé sur son lit, expédia Michel à Venise. J'étais auprès de sa mère lorsque le messager arriva; elle l'aperçut avant moi et s'écria, avec l'accent de la crainte:
—Et mon fils?
La lettre d'Alexandrie n'était point encore arrivée, et Ortis avait fait une telle diligence, qu'il avait prévenu celle de Rimini; nous le croyions déjà en France, et voilà pourquoi l'arrivée subite et inattendue de son domestique fut le pressentiment de terribles nouvelles.
—Mon maître, nous dit-il, est à la campagne et n'a pu vous écrire, parce que, ayant voyagé toute la nuit, il dormait au moment où je montais à cheval. Je viens vous avertir que nous repartirons bientôt, je crois lui avoir entendu dire pour Rome..., oui, si je me le rappelle bien, pour Rome, puis pour Ancône, où nous devons nous embarquer. Du reste, mon maître se porte bien, et, depuis une semaine surtout, paraît beaucoup plus calme; il m'envoie vous avertir qu'il arrivera demain ou après-demain.
Michel paraissait content; mais son récit sans suite accrut encore nos soupçons, qui ne cessèrent que lorsque Ortis nous écrivit qu'étant sur le point de partir pour les îles qui appartenaient autrefois à Venise, il voulait, avant de s'éloigner peut-être pour toujours, nous embrasser encore et recevoir la bénédiction de sa mère. Ce billet s'est égaré.
Cependant, le jour de son arrivée, il se réveilla sur les quatre heures, et alla se promener du côté de l'église. Il revint bientôt et s'habilla pour se rendre chez M. T***; un domestique lui dit que, depuis six jours, ils étaient tous à Padoue, et qu'on les attendait d'un moment à l'autre. Il était presque nuit lorsqu'en revenant chez lui, il rencontra Thérèse, qui tenait par la main la petite Isabelle, et, derrière les jeunes filles, M. T*** et Odouard. Ortis frémit en les apercevant, et s'approcha d'elles avec un tremblement convulsif; à peine Thérèse l'eut-elle reconnu, qu'elle s'écria: