Le malheureux y courut; mais, entendant à chaque instant se rapprocher les pas de mon cheval, il voulut essayer de passer à droite, espérant y trouver le sentier moins étroit... Dans ce moment, mon cheval l'atteignit, le renversa, et, de ses pieds de devant lui fracassant la tête, s'abattit et me jeta à dix pas de là...
Pourquoi restai-je vivant et sans blessures?... Je courus aussitôt où j'entendais des gémissements, et je trouvai ce malheureux baigné dans une mare de sang... Je voulus le relever, il avait perdu le sentiment et la voix. Quelques minutes après, il expira!... Je revins chez moi... Cette nuit fut fatale à toute la nature; la grêle ruina les moissons, la foudre brûla plusieurs arbres et fracassa une petite chapelle qui renfermait un crucifix. Je repartis bientôt et je passai la nuit errant dans ces montagnes, l'âme et les habits ensanglantés, espérant qu'au milieu de la destruction générale, je trouverais le châtiment de mon crime... Quelle nuit, Lorenzo! crois-tu que ce terrible spectre me pardonne jamais?
Le lendemain,—et cette aventure fit beaucoup de bruit,—on trouva le corps de cet infortuné un demi-mille environ plus loin, presque recouvert par un monceau de pierres qu'avait arrêtées en cet endroit un châtaignier déraciné, et qui y avaient été amenées avec lui par les torrents de pluie qui étaient tombés le matin; il avait la tête et les membres brisés; cependant, il fut reconnu par sa femme, qui le cherchait en pleurant... On n'accusa personne; mais quel mal m'ont fait les bénédictions que croyait me donner cette veuve, parce que je plaçai sa fille auprès du régisseur G..., et que j'assurai une bourse à son fils, qui voulait se faire prêtre. Hier encore, elle vint me remercier de nouveau en me disant que je l'avais sauvée, elle et ses enfants, de la misère qui pesait sur eux depuis longtemps... Ah! sans doute il y a bien des malheureux comme eux; mais, du moins, il leur reste un père, un époux qui les console par son amour et qu'ils ne changeraient pas pour toutes les richesses de la terre.—Tandis qu'eux!...
C'est donc ainsi que les hommes sont destinés à se détruire mutuellement!
Les villageois, depuis ce jour, s'écartent de ce fatal sentier, et les laboureurs, au retour des travaux, préfèrent, pour ne point y passer, traverser la prairie... On dit que, la nuit, on y entend des plaintes; que l'oiseau de mauvais augure, s'arrêtant sur les arbres qui l'entourent, hurle trois fois à minuit, et que, l'autre soir, on y a vu un fantôme... Je n'ai pas le courage de les détromper ni de rire de tels prestiges... Mais je révélerai tout à ma mort... Le voyage est terrible et mon salut incertain; je ne veux pas partir avec ce remords... Que cette veuve et ces deux enfants soient sacrés dans ma maison... Adieu.
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Quelques jours après, on trouva entre les feuillets de la Bible une traduction pleine de ratures et presque illisible de quelques versets du livre de Job, du second chapitre de l'Ecclésiaste, et de tout un cantique d'Ézéchiel.
Sur les quatre heures de l'après-midi, Ortis alla chez T***. On avait déjà fini de dîner, et Thérèse était descendue au jardin: son père le reçut avec affabilité; Odouard alla s'asseoir près du balcon, et se mit à lire; quelque temps après, il posa le livre qu'il tenait, en ouvrit un autre, et sortit en lisant. Alors, Ortis prit le premier livre qu'avait laissé Odouard: c'était le quatrième volume des tragédies d'Alfieri; il retourna quelques feuillets, puis tout à coup lut d'une voix forte les vers suivants:
Qui m'ose ici parler, et d'air pur et tranquille?...
Quels ténèbres, grands dieux! environnent mes pas!...
C'est la nuit du tombeau, c'est l'ombre du trépas!
Voyez-vous du soleil s'obscurcir la lumière?
Un nuage sanglant le dérobe à la terre;
Entendez-vous les cris des sinistres oiseaux
Se mêler aux accents des esprits infernaux?
Tout vient frapper mes sens d'un funeste présage,
Des larmes, malgré moi, coulent sur mon visage...
Mais quoi! mais vous aussi, vous répandez des pleurs!
Le père de Thérèse le regarda en murmurant ces mots: