... Bassesse!... et toi, qui m'accuses de bassesse, n'es-tu pas un de ces mortels apathiques qui regardent leurs chaînes sans oser pleurer sur elles, et qui baisent en rampant la main qui les fouette? Qu'est l'homme?... La force n'a-t-elle pas toujours été la dominatrice de l'univers, parce que tout, dans l'univers, est faiblesse et lâcheté?

Tu m'accuses de bassesse!... et tu vends ta conscience et ton bonheur.

Viens me voir luttant contre la mort et baigné dans mon sang; tu trembles!—Qui de nous deux est lâche? Arrache ce poignard de mon cœur, et dis, en le plongeant dans le tien: «Dois-je vivre éternellement malheureux?» Dernière douleur, forte, courte et généreuse... Qui sait si le destin ne te prépare pas une mort plus douloureuse et plus infâme! Avoue donc maintenant que, lorsque tu tiens la pointe de cette arme sur ta poitrine, tu te crois capable des plus grandes entreprises, et tu te sens le maître de tes tyrans...

Minuit.

Je contemple la campagne... La nuit est sereine et tranquille, et la lune se lève derrière la montagne. O lune! lune amie! peut-être, en ce moment, laisses-tu tomber sur le visage de Thérèse un de ces rayons sympathiques semblable à celui que tu répands dans mon âme. J'ai toujours salué tes premiers feux lorsque tu venais consoler la muette solitude de la terre. Souvent, en sortant de la demeure de Thérèse, je te confiai mes espérances, et tu vis mon délire... Que de fois mes yeux, mouillés de larmes, t'ont suivie au sein des nuages qui te cachaient! que de fois ils t'ont cherchée pendant les nuits veuves de ta clarté!... Tu reparaîtras, tu reparaîtras toujours plus belle... Mais le corps de ton ami, solitaire et mutilé, tombera bientôt pour ne se relever jamais... Exauce, je t'en supplie, ma dernière prière; lorsque Thérèse me cherchera parmi les pins et les cyprès de la colline, jette un dernier rayon sur la pierre qui recouvrira mon tombeau.

Belle aube! il y a longtemps que je n'avais dormi d'un sommeil aussi tranquille, et qu'en m'éveillant je ne t'avais vue aussi sereine... Mais, alors, mes yeux étaient plongés dans les larmes, mes sentiments dans l'obscurité, et mon âme dans la douleur.

Tu brilles, tu brilles, ô nature! et tu consoles les chagrins mortels... Hélas! tu ne brilleras plus pour moi. Je t'ai admirée dans ta splendeur; je me suis nourri de ta joie, parce qu'alors tu me paraissais belle et bienfaisante, et qu'avec une voix divine tu me disais: «Vis!» Mais, depuis, dans mon désespoir, je t'ai revue les mains ensanglantées!... les fleurs de ta couronne se sont changées pour moi en plantes vénéneuses... tes fruits m'ont semblé amers... et tu m'as apparu dévoratrice de tes enfants, que tu trompais par tes promesses et ta beauté, pour les mieux conduire ensuite vers l'infortune et la douleur.

Serai-je ingrat envers toi? Vivrai-je pour te voir chaque jour plus terrible et te blasphémer encore? Non... non, en renonçant à la lumière, je ne fais que prévenir tes lois... Je ne t'abandonne pas, et tu ne me quittes point. Maintenant, je te regarde et je soupire, mais seulement au souvenir de mon bonheur passé, à la certitude de ne plus te craindre, et parce que je suis au moment de te perdre pour toujours.

Je ne crois pas être rebelle à tes lois en fuyant la vie. L'existence et la mort sont deux de tes lois: un seul chemin conduit à la vie, mille à la mort... Je ne puis t'accuser de mes maux, il est vrai; mais j'en accuse mes passions, qui ont les mêmes effets et la même source, parce qu'elles dérivent de toi, et qu'elles n'auraient pu m'abattre, si tu ne leur en avais donné la force... Tu n'as point fixé la durée de l'âge des hommes; tous doivent naître, vivre et mourir, voilà tes lois; que t'importe le temps et la manière!...

Ma mort ne te dérobera rien de ce que tu m'as donné... Mon corps, cette infiniment petite partie du grand tout, se réunira toujours à toi sous une autre forme... Mon âme, ou mourra avec moi... et se modifiera alors dans la masse immense des choses... ou sera immortelle, et son essence divine restera intacte... Ma raison ne se laisse plus séduire par des sophismes; n'entends-je pas la voix sacrée de la nature, qui me dit: «Je t'ai créé afin que, par ton bonheur, tu concourusses au bonheur universel, et, pour y parvenir plus sûrement, je t'ai donné l'amour de la vie et l'horreur de la mort; mais, si la somme des peines surpasse en toi celle de la félicité, si les chemins que je t'ai ouverts pour finir tes maux ne doivent, au contraire, te conduire qu'à de nouvelles douleurs, qui t'oblige alors à la reconnaissance, puisque la vie, que je t'aurai donnée comme un bienfait, se sera pour toi convertie en douleurs?