Arrachons le masque au fantôme qui voudrait nous effrayer... N'ai-je pas vu des enfants frémir et se cacher à l'aspect inattendu de leur nourrice?... O mort! je te regarde... et je t'interroge... Ce ne sont point les choses, ce sont les apparences qui nous épouvantent... Une infinité d'hommes, qui n'oseraient t'appeler, t'affrontent cependant avec courage... Tu es un élément nécessaire de la nature, tu ne m'inspires plus d'horreur... et je ne vois en toi que le repos du soir... que le sommeil qui suit les travaux...

Voyez cette roche stérile et escarpée, qui intercepte à la vallée qu'elle domine les rayons fécondateurs du soleil... elle est comme moi... Si la nature me créa pour concourir à la félicité d'autrui, loin de remplir son but, je le trouble... Si je dois d'un autre côté épuiser la part de calamités réservée à tout homme, j'ai, en vingt-quatre ans, vidé une coupe d'infortunes qui aurait pu suffire à la vie la plus longue... Et l'espérance! suis-je assez certain de l'avenir pour lui confier mes jours?... L'espérance! eh! n'est-ce pas elle qui, en caressant nos passions, éternise les malheurs des hommes!

Le temps s'envole, et avec lui j'ai perdu dans la douleur cette partie de mon existence, que deux mois auparavant, mon imagination me représentait parée des couleurs les plus riantes... Cette plaie invétérée est maintenant devenue de mon essence: je la sens dans mon cœur, dans ma tête, dans tout moi, et le sang en découle goutte à goutte, comme si elle venait de se rouvrir de nouveau... Oh! assez, assez, Thérèse! Ne te semble-t-il pas voir en moi un malheureux que le destin entraîne à pas lents vers la tombe, au milieu des tourments et du désespoir, et qui n'a point le courage de prévenir par un seul coup son misérable destin?

J'essaye la pointe de ce poignard: je le serre, je le regarde... et je souris.—Là, là, dans ce cœur qui palpite, je l'enfoncerai tout entier... Ce fer est toujours devant mes yeux. Qui ose t'aimer? qui ose t'enlever à moi?—Fuis-moi donc, et qu'Odouard surtout ne m'approche point!

A chaque instant, et par un mouvement d'effroi involontaire, je frotte mes mains pour en effacer la tache de l'homicide, et je les flaire comme si elles étaient rouges et fumantes encore... Il est temps que je me sauve du danger de vivre un jour de plus... un seul jour—un seul moment... Malheureux, tu n'as déjà que trop vécu!

26 mars au soir.

Lorenzo, ce dernier coup m'a presque ravi ma fermeté... Néanmoins, ce qui est décidé est décidé... Dieu, qui voit au plus profond de mon cœur, peut seul voir que c'est aujourd'hui plus qu'un sacrifice de sang...

Thérèse était avec sa sœur, et, en m'apercevant, avait essayé de me fuir. Bientôt elle s'arrêta, et Isabelle, tout affligée, s'assit sur ses genoux...

—Thérèse, lui dis-je en m'approchant d'elle et en lui prenant la main.

Elle me regarda, et Isabelle, se jetant à son cou, lui dit tout bas: