Il sortit de nouveau, et, sur les onze heures, frappa à la porte d'un paysan à deux milles de chez lui, lui demanda de l'eau, et en but une grande quantité.

Il rentra un peu après minuit, sortit bientôt de sa chambre pour donner au jeune homme une lettre à mon adresse, qu'il lui recommanda de ne remettre qu'à moi seul, et lui dit en lui serrant la main et en le regardant tendrement:

—Adieu, Michel; aime-moi!

Puis, le quittant, il rentra tout à coup, et, fermant la porte derrière lui, continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse:

Une heure.

J'ai visité mes montagnes, j'ai visité le lac des Cinq-Fontaines, j'ai salué pour la dernière fois les forêts, les champs et les cieux. O mes solitudes! ô ruisseau qui, le premier, par ton cours m'enseignas la demeure de cette femme céleste!... combien de fois j'effeuillai des fleurs sur tes ondes, qui bientôt devaient passer sous ses fenêtres! combien de fois j'accompagnai Thérèse sur ton rivage, lorsque, enivré du bonheur de l'adorer, j'épuisais à longs traits le calice de la mort!

Mûrier sacré, je t'ai adoré, je t'ai laissé mes derniers remercîments et mes derniers soupirs. Je me suis prosterné devant toi comme devant un autel, et j'ai baigné l'herbe que tu ombrages des plus douces larmes que j'aie jamais versées; elle me semblait encore chaude de sa présence. Heureuse soirée, comme tu es gravée en mon cœur!... J'étais assis près de toi, Thérèse, et les rayons de la lune, pénétrant à travers les rameaux, éclairaient ton visage angélique; une larme roulait sur tes joues, je la recueillis avec mes lèvres, nos bouches se rencontrèrent, mes soupirs et mon âme passèrent dans ta poitrine. C'était le soir du 13 mai, c'était la journée du jeudi... Depuis cette époque, il ne s'écoula pas un seul instant sans que cette soirée se représentât à mon souvenir. Depuis ce temps, je me suis regardé comme sanctifié, et j'ai dédaigné les autres femmes comme indignes de moi, de moi qui avais senti toute la volupté d'un baiser de ta bouche.

Je t'aimais donc, je t'aimais, et je t'aime encore d'un amour que moi seul peux comprendre... O mon ange! la mort est-elle à craindre pour l'homme qui t'a entendue dire que tu l'aimais, qui a senti courir dans ses veines toute la flamme qu'allume un de tes baisers, qui a mêlé ses larmes aux tiennes?... Et maintenant encore que j'ai un pied dans la tombe,... je crois te voir, et mes yeux s'arrêtent sur ton visage resplendissant d'une flamme céleste!... et bientôt... Tout est préparé... La nuit n'est déjà que trop avancée... Adieu!... Dans quelques instants, nous serons séparés par le néant et l'incompréhensible éternité... Le néant!... oh! oui, mon Dieu! je t'en supplie du fond de l'âme,... si tu n'as pas quelque lieu où nous réunir un jour pour ne nous quitter jamais, à cette heure solennelle de la mort, je te conjure de m'abandonner au néant.

Adieu, Thérèse!... Je meurs exempt de crimes; je meurs maître de moi-même, je meurs tout à toi; certain de tes larmes... Adieu!... pardonne-moi!... adieu!...—Oh! console-toi, et vis pour consoler nos malheureux parents... Ta mort ferait maudire mes cendres. Si quelqu'un osait t'accuser de mes malheurs, confonds-le avec le dernier serment que je prononce en me précipitant dans la nuit du tombeau... Thérèse est innocente.

Maintenant reçois mon âme!...