On dit ici que tous les poètes veulent manifester avec le docteur Reuchlin contre les théologiens. L'un d'eux a même composé un pasquil qu'on dénomme : Capnionis triumphus[6], qui renferme plusieurs mauvais propos, même sur votre compte. Plût à Dieu que tous les poètes fussent au pays où l'on récolte le poivre! Ils nous donneraient la paix. Il est à craindre sans cela que la Faculté des arts ne tombe par le fait de ces poètes. Ils racontent que nos Maîtres ès arts captent les jouvenceaux en acceptant de l'argent et leur donnent leurs grades, maîtrise ou baccalauréat, même quand ils ne savent rien. Ils ont déjà obtenu ce résultat que les étudiants ne veulent plus se promouvoir dans les Arts ; mais tous prétendent à la qualité de poète. J'ai un petit ami qui est un bon garçon, de l'esprit le meilleur. Ses parents l'ont envoyé à Ingolstadt. Je lui ai donné des lettres d'introduction pour un certain Maître bien qualifié dans les Arts, qui prépare son doctorat théologique. Et voici que mon jeune homme a quitté ce Maître pour aller au poète Philomusus et pour en suivre les leçons. J'ai compassion du godelureau, comme il est écrit dans les Proverbes, XIX : Celui-là prête au Seigneur avec usure qui prend pitié des malheureux. Si mon petit ami était resté près du Maître à qui je l'avais envoyé, il serait à présent Bachelier. Mais il n'est rien. A se comporter comme il fait, il ne sera oncques davantage, quand bien même il étudierait pendant dix ans le métier de poète.
[6] Johannis Reuchlin viri clarissimi Encomium ; triumphanti illi ex devictis Obscuris Viris, id est theologistis Coloniensis et fratribus de Ordine Predicatorum, ab eleutherio Bizeno decantatum.
(Bibliothèque Mazarine, 18-766.)
Je n'ignore pas que vous endurez aussi quantité de vexations que vous suscitent les poètes séculiers. Combien que vous soyez vous-même un poète, vous n'êtes pas de leur espèce, mais vous tenez pour l'Église. Avec cela, vous êtes bien fondé en Théologie, et, quand vous copulez des vers, ce n'est pas sur des babioles, mais sur la Couronne des Saints. Je voudrais bien savoir où en est votre affaire avec le docteur Reuchlin. Si je puis en cela être utile à vous, signifiez-le-moi, je vous prie, et m'écrivez par la même occasion sur tous autres sujets. Portez-vous bien.
XXVI
ANTONIUS RUBENSTADIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS DONNE AFFECTUEUSEMENT LE SALUT D'UNE AMITIÉ CORDIALE.
Vénérable Dom Maître, sachez que, pour l'instant, je n'ai pas le loisir de vous écrire autre chose que de l'indispensable. Néanmoins, veuillez répondre à la question que je vous pose ainsi : « Un Docteur en Droit est-il tenu à faire la révérence à un notre Maître quand il n'est pas vêtu de son habit? » L'habit magistral est, vous ne l'ignorez pas, un grand capuce avec un lyripipion. Nous avons ici un Docteur promu dans l'un et l'autre Droit. Il est en bisbille avec notre Maître, le curé Petrus Meyer. Dernièrement, ils se trouvèrent nez à nez dans la rue, mais comme notre Maître Petrus n'avait pas son habit, le juriste en question garda sa révérence. Depuis, on a dit qu'il avait tort, parce qu'il devait, quand même l'autre serait son ennemi, lui faire la révérence pour l'honneur de la Théologie sacrée ; parce que l'on doit être l'adversaire de l'homme et non de la science, parce que les Maîtres occupent la place des Apôtres, desquels fut écrit : Comme ils sont beaux les pieds de ceux qui évangélisent le bien et qui prêchent la paix! Conséquemment, si leurs pieds sont beaux, combien plus leurs têtes et leurs mains doivent être belles! C'est justice que tout homme et les Princes eux-mêmes doivent honneur et déférence aux théologiens nos Maîtres. Alors, ce juriste répondit. Contradictoirement, il allégua ses lois et plusieurs textes, parce qu'il est écrit : Tel je te vois, tel je t'estime. Nul n'est tenu de faire la révérence à qui ne porte point le harnais de son état, quand bien même il serait prince. Quand un ecclésiastique est pris sur le fait dans un acte indécent, ne portant pas l'habit sacerdotal mais un costume séculier, tout juge séculier peut se comporter avec lui comme avec un homme du siècle et le traiter de même, prononcer contre lui des peines corporelles nonobstant les privilèges des clercs. Tels sont les arguments de ce juriste. Faites-moi connaître là-dessus votre pensée. Dans le cas où vous n'auriez pas d'opinion personnelle, consultez, je vous prie, les casuistes et les prudents qui sont à Cologne afin que je sache la vérité, parce que Dieu est vérité, et que celui-là aime Dieu qui aime la vérité. De même, faites-moi savoir comment vont les choses dans votre action contre le docteur Reuchlin. J'entends qu'il est fort appauvri par les dépenses qu'il a dû faire et cela me plaît fort, espérant que les théologiens emporteront la victoire et vous aussi. Portez-vous bien, au nom du Seigneur.
Donné à Francfort.
XXVII
JOHANNES STABLERIUS DONNE LE BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS