Le jour dominical, nous devons prendre un peu de sel bénit, faire une croix sur la langue avec ce sel, puis le manger d'après ce mot de l'Écriture : Vos estis sal terræ, c'est-à-dire : vous mangez le sel de la terre[13] ; ensuite, faire une croix sur la poitrine, une autre sur le dos ; de même en verser dans les oreilles, toujours avec une croix, et prendre garde qu'il ne tombe ; ensuite, éjaculer cette oraison dévote : Dom Jésus Christus et vous les quatre Évangélistes, gardez-moi des putains dommageables et des incantatrices, de peur qu'elles ne boivent mon sang et ne m'endolorissent les mamelles ; de grâce, faites-leur échec! Je vous donnerai comme offrande un riche et bel aspersoir.
[13] Jeu de mots sur les verbes esse, être et esse, manger. Estis sal, vous êtes le sel, confondu avec estis sal, vous mangez le sel.
Alors, vous serez délivré. Si les stryges viennent derechef, c'est leur propre sang qu'elles aspirent ; elles s'affaiblissent à qui mieux mieux.
Au surplus, comment va votre affaire avec le docteur Reuchlin? Les Maîtres disent ici qu'il vous a rembarré. Je ne saurais admettre, quant à moi, qu'un tel homme l'emporte sur nos Maîtres. Et je m'étonne grandement que vous n'écriviez pas un dictamen contre lui. Portez-vous bien superéternellement. Saluez Dom Johannes Pffefferkorn avec son épouse, dites-leur que je leur souhaite plus de paillardes nuits que les astronomes ne comptent de minutes.
A Francfort-sur-l'Oder.
XLII
ANTONIUS N…, QUASI-DOCTEUR EN MÉDECINE, AUTREMENT DIT LICENCIÉ ET BIENTOT PROMU DONNE LE BONJOUR A TRÈS SPECTACULEUSE PERSONNE, MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON PRÉCEPTEUR GRANDEMENT VÉNÉRABLE.
Précepteur très singulier, d'après ce que vous m'avez écrit naguère que je vous dois faire tenir des nouvelles, sachez que tout dernièrement je suis allé d'Heidelberg à Strasbourg pour y faire emplette de certaines drogues ou produits afférents à nos manipulations pharmaceutiques. Vous savez de quoi il retourne apparemment, puisque c'est la coutume aussi de vos apothicaires, tel ou tel article manquant dans leur officine, de gagner une autre ville pour acquérir ce qui est nécessaire à la pratique de leur art. Mais passons.
Arrivé à Strasbourg, m'accosta un bon ami, grandement favorable à moi et que vous connaissez bien pour ce qu'il fut longtemps à Cologne sous votre férule. Avant tout, il me parla d'un quidam, un certain Erasmus de Rotterdam que j'ignorais auparavant, homme très docte dans tout le cognoscible et dans tous les genres de science. Il me dit que, pour l'heure, il résidait à Strasbourg ; je ne voulus pas le croire et ne le crois pas encore pour ce qu'il ne me paraît pas possible qu'un homme rabougri comme il est connaisse tant de choses. Je priai donc celui qui me faisait ce ragot abondamment circonstancié de m'introduire auprès de cet Erasmus, à telles enseignes que je le pusse fréquenter. J'avais certain carnet que j'intitule vade mecum en médecine, que j'ai accoutumé de porter sur moi, quand je déambule à travers champs, soit pour visiter les malades, soit pour acheter du matériel. On trouve dans ce compendium des questions subtiles et diverses touchant la matière médicale. J'énucléai dedans une question avec toutes ses remarques, ses arguments pour et contre. Armé de la sorte, je pouvais me présenter devant le personnage, qu'on proclame tant docte, et, d'original, éprouver s'il entend, oui ou non, quelque chose en médecine.
Quand j'eus parlé à mon ami de ce projet, il ordonna une collation très recherchée à quoi il pria des théologiens spéculatifs, des prudents très splendides et moi-même, comme praticien en médecine, quoique indigne. Après qu'ils se furent assis, longtemps ils se turent, nul ne voulant ouvrir le feu par convenance et modestie. Alors, je stimulai mon plus proche voisin en faveur de qui, par les dieux saufs! le vers suivant me chanta aussitôt dans la mémoire :