Conticuere omnes…
Ce vers m'est toujours présent, à cause que j'ai peint, quand vous nous exposiez Virgilius en son Énéis, un bonhomme qui porte un verrou sur la bouche, pour faire, suivant vos recommandations, une marque à mon livre. Cette citation venait à point puisqu'on disait que l'Erasmus, ce scientifique, était poète par surcroît. Comme nous nous taisions à l'envi, lui-même se mit à discourir dans un long préambule. Pour moi, je n'ai pas entendu un seul mot, ou bien je ne suis pas sorti d'un ventre légitime, à cause qu'il a une toute petite voix. J'estime cependant qu'il parla de Théologie, faisant cela pour attraire un de nos Maîtres, homme extraordinairement profond, qui popinait avec nous. Puis, quand il eut achevé son préambule, notre Maître se mit à disputer, en manière très sagace, de l'Être et de l'Esprit. Inutile de répéter son discours, vous-même ayant traité à fond cette matière. Quand il eut fini, Erasmus lui répondit en peu de mots et tout le monde se tut derechef.
Alors, notre hôte, qui est bon humaniste, se mit à parler de la poéterie et loua copieusement Julius Cæsar pour ses écrits et pour ses gestes. Lorsque j'entendis cela, je fus bien aise, à cause que, pendant mes études à Cologne, j'ai lu et appris de vous de nombreuses choses à propos de poésie. J'ai pris la parole. « Puis donc que vous commencez à discourir de la chose poétique, je ne me peux dérober plus longtemps. Je dis simplement que je ne crois pas que Cæsar ait écrit ses Commentaires et je veux corroborer mon assertion par un argument qui tinte comme suit. Quiconque s'adonne au métier des armes, ayant de soutenus labeurs, ne peut apprendre le latin. Or, Cæsar fut toujours dans les guerres et les plus grands travaux. Il ne lui fut pas possible d'accéder à l'érudition et d'apprendre le latin. En vérité, je pense que nul autre que Suetonius n'écrivit ces Commentaires à cause que je ne vois personne ayant, plus que Suetonius, une manière identique au style de Cæsar. » Quand j'eus dit cela et bien d'autres paroles que j'omets ici pour abréger, car vous connaissez le vieux dicton : Les modernes se gaudissent de la brièveté, Erasmus se prit à rire et ne répondit rien parce que je l'avais terrassé par la subtilité de mon argumentation. Nous terminâmes ainsi le colloque et le goûter. Je ne voulus point lui proposer ma question médicale parce que je savais que lui-même ne la saurait pas, puisqu'il ne savait pas même résoudre mon argument sur la poésie, encore qu'il fût poète ou soi-disant tel. Et je dis, par Dieu! qu'il n'est pas aussi calé qu'on veut bien nous le faire croire. Il n'en sait pas plus long qu'un autre homme. Je concède néanmoins qu'en poésie il emploie un beau latin. Mais qu'est-ce que cela prouve? Dans un an, on peut apprendre ces choses. Mais les sciences spéculatives, comme Théologie ou Médecine, veulent d'autres efforts. Il se flatte aussi d'être théologien. Mais, bon précepteur! quel théologien? Un théologien simple, qui travaille uniquement autour des mots et ne goûte pas à fond les choses intérieures. Supposez (je veux faire une très belle comparaison) un olibrius voulant manger des noix, qui ne mâcherait que la coquille et rebuterait l'amande.
Il en est de même quant à ces particuliers, pour mon intellect obtus ; mais vous, certes, vous avez beaucoup plus de comprenette que votre serviteur, puisque j'entends dire que vous êtes déjà prêt à recevoir les ornements doctoraux en Théologie, à quoi Dieu et la Sainte Génitrice vous daignent promouvoir. Mais, pour ne parler que de moi, afin de ne pas m'étendre au delà des bornes que je me suis proposées, j'affirme que je peux, en une semaine, gagner, avec mon art (si toutefois Dieu me concède une foule d'ægrotants), plus qu'Érasme ou tout autre poète dans une année entière. Que cela suffise pour l'instant, qu'ils mettent cela dans leurs poches, car je fus, par Dieu! extrêmement irrité. Une autre fois, je vous écrirai plusieurs nouvelles. Vivez et portez-vous bien, aussi longtemps que peut vivre un phénix, ce que vous accordent tous les Saints de Dieu. Aimez-moi encore comme vous m'avez toujours aimé.
Donné à Heidelberg.
XLIII
GALLUS LINITEXTOR DE GUNDELFINGER, CHANTRE PARMI LES BRAVES COMPAGNONS, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON PRÉCEPTEUR CHÉRI DE PLUSIEURS MANIÈRES, SALUT.
Révérend Dom Maître, comme vous m'avez écrit à Eberburg une lettre solacieuse dans laquelle vous me consolez, — ayant appris que je fus malade, — parconséquent je vous ai une gratitude sempiternelle. Mais, dans cette épître, vous manifestez quelque surprise de me savoir malade quand je n'ai pas de travaux pénibles, comme tous ceux que l'on répute sans travail, en d'autres termes, domestiques des seigneurs. Ha! ha! ha! il me faut rire, ou que je sois bâtard! de la question que vous me faites avec tant de simplicité. Ne savez-vous pas que cela dépend de la volonté de Dieu qui peut, à son gré, faire un malade, et derechef le guérir, quand bon lui semble? Si la maladie provenait de la besogne, cela pour moi n'irait pas bien, encore que vous affirmiez que je ne travaille guère. Car je me suis trouvé naguère à Heidelberg, en compagnie de gais lurons. Il m'a fallu peiner grandement du col, c'est-à-dire humer le pot si bien qu'on peut tenir pour miraculeux que j'aie encore mon gosier sec. Et vous croyez que ce n'est pas de la belle ouvrage! Que cette riposte suffise à votre premier point.
Vous me dites, en second lieu, que je ferai bien de vous mander n'importe quel petit livre où se trouve quelque chose de neuf qui se puisse montrer aux béjaunes. Comme en toute circonstance vous me fûtes gracieux, eu égard aux disciplines de tout genre que vous savez par cœur, je ne peux me tenir de vous adresser une lettre détachée d'un bien bel ouvrage qui se nomme : Épistolaire des Maîtres de Leipzig, à quoi les Maîtres les plus dispos de l'inclyte Université de Leipzig ont, tour à tour, collaboré. J'ai fait cela pour, si cette première lettre vous agrée, vous envoyer tout le livre dont je ne me dessaisis qu'à contre-cœur.
Cette lettre débute ainsi :