Le drame politique et religieux qui, pendant plus d'un siècle et demi (1521, diète de Worms ; 1685, révocation de l'Édit de Nantes), mit en armes les puissances occidentales, entre-choqua les intérêts et les croyances, produisit, à la lumière des poètes, des héros, des martyrs : Anne Dubourg, Coligny, Agrippa d'Aubigné, Gustave-Adolphe. En France, Louis XIV — jésuite-roi qui savait à peine lire — consomma dans les ténèbres et le sang, par la révocation de l'Édit de Nantes, par l'horreur des Dragonnades, cette crise de conscience, révolte de la foi, de la pudeur allemande, contre l'avarice de Rome, les turpitudes, les crimes, les superstitions de la monacaille et de la Cour apostolique ; la Réforme eut comme prologue un immense éclat de rire, une bouffonnerie, et les quolibets, et les sarcasmes de junkers en belle humeur. La sordide persécution, intentée à Reuchlin par les antisémites d'alors, provoqua l'indignation des humanistes. Sous un nom grécisé, d'après l'usage ridicule qui faisait alors de Bombast, Paracelse et Démochares du sinistre Antoine de Mouchy, le docteur Reuchlin, auteur du Dictionnaire hébraïque, travesti en Capnion (fumée), remontant aux sources, accréditait parmi les érudits la Bible juive, situait les origines du dogme chrétien dans les écritures d'Israël, au grand scandale, au déchaînement de l'Orthodoxie et la Stupidité, ces deux sœurs jumelles. Moines, inquisiteurs et pédagogues, tout ce que la « Sainte Cologne » élevait dans la crasse, dans la bêtise des couvents et des écoles, toute la démagogie obscurantine, arrosa copieusement Reuchlin d'eaux grasses et d'injures. Elle soudoya des insulteurs. Elle eut recours à la police. En vain! La raison et la vérité l'emportèrent, même à Rome, sur ces querelles de tondus.
Les amis de Reuchlin triomphèrent. A leur tour, ils prirent l'offensive. Ils arrachèrent aux dominicains leur froc sanglant et redouté. Ils firent voir dans le nu malpropre de « leur Adam » ces balourds nidoreux, cuistres de la Germanie et des Pays-Bas.
Ils ouvrirent la porte des ergastules sacrés où les moines de toutes robes déformaient le crâne de leurs disciples. Ce fut dans la jeune Allemagne une croisade contre les Janotus confits en saint Thomas « échauffés sur les annates, les expectatives et les restrictions » (H. Heine), les Janotus dont Rabelais, encore que fort entaché lui-même d'hellénisme et de latinité scolaires, devait, bientôt après, donner une image éternelle avec « son lyripipion théologal et son chef tondu à la césarine ».
Les Lettres des hommes obscurs du chevalier Ulrich Von Hutten furent la première escarmouche des poètes séculiers contre les « sorbonagres », de la Renaissance contre le Moyen Age, de l'esprit moderne contre la vieille routine et les dogmes surannés. Lentement, une à une, elles parurent comme la Ménippée ou, comme un siècle et demi plus tard, les Provinciales. Ce furent des feuilles volantes que l'on se passait de main en main, dont les plus naïfs prenaient copie et que les dominicains de Cologne reçurent, tout d'abord, avec beaucoup d'édification, comme l'œuvre d'un ami.
L'auteur, qui déjà s'était fait connaître par des opuscules didactiques et des tracts où s'avérait l'impérialisme le plus pur comptait dans le monde érudit force amis et des patrons de marque. Érasme l'encourageait, le lâche et faible Érasme qui devait plus tard le renier avec autant de bassesse que d'opiniâtreté. Il avait pour compagnons et frères d'armes les plus humanistes, ceux qui, aux sottes imaginations de la littérature ecclésiastique, aux « lettres divines », comme on disait alors, opposaient la beauté des lettres humaines, dont ils prirent leur nom, élevaient des autels à Virgile, saluaient, dans les poètes reconquis du polythéisme antiques, les dieux éternels des esprits civilisés. Reuchlin, Eoban Hesse, Sébastien Brant, la Pléiade — poètes et juristes — de Mayence, de Leipzig, de Wittemberg, de Vienne, prodiguaient au jeune Hutten les plus hautes louanges.
Néanmoins les Lettres des hommes obscurs ne portèrent tout d'abord d'autres signatures que les noms ridicules de leurs auteurs supposés. La plupart s'adressaient à maître Ortuinus, professeur de théologie et l'un des cuistres les plus fameux dont s'enorgueillissait l'école de Deventer. Elles retraçaient les hésitations, les aventures graveleuses, les bonnes fortunes scolastiques des jeunes tondus, ses élèves, les tentations de leur « frère Ane » sous les aiguillons de la jeunesse. Elles imploraient des conseils, des recettes amoureuses et pharmaceutiques. Elles notaient heure par heure la germination de la bêtise dans leur caboche tonsurée. Elles parlaient des maîtres d'alors avec un respect imbécile et d'autant plus touchant : Arnauld de Tongres (le docteur Cap d'Auque) et surtout Jacobus de Hoogstraten, prieur des Dominicains à Cologne, dont ils suivaient ferme les errements, surtout dans son affaire avec Reuchlin sur le propos des livres juifs. Pour goûter le sel des Hommes obscurs et sous la pesanteur de la « redondance latinicone » en vogue chez les érudits du XVIe siècle ; pour découvrir un humour à la Voltaire où la raillerie assaisonne la plus fervente pitié ; pour lire en connaissance de cause Hutten, qui fut vraiment le Lucien de la Renaissance germanique, il importe de connaître avec un certain détail ce conflit, suscité à propos du Talmud et du Zohar que Reuchlin dans son traité de Verbo mirifico, suivant les chemins frayés par Pic de la Mirandole et le vieillard Florentin Gémiste Plethon, rattachant Socrate à Pythagore, Pythagore aux Hébreux, proposait à la vénération des cœurs justes et des intelligences éclairées. La persécution dont il fut l'objet de la part des moines, persécution qui se termina d'ailleurs par un triomphe, peut passer pour la première épiphanie de l'antisémitisme, dans sa forme actuelle. On ne brûlait plus en Allemagne que les sorciers et les faux monnayeurs. Mais de temps à autre, un massacre fomenté par les ordres mendiants, par les « bons pauvres » et la ribaudaille des écoles, sous prétexte d'hosties sanglantes ou d'enfants égorgés, corroborait la foi des personnes pieuses, donnait un regain appréciable d'activité à la vente des indulgences qui, dans les premières années de la Renaissance, fut, en attendant Luther, la grande affaire de la Papauté. Mais ces meurtres populaires, ces échauffourées autour des “judengassen”, n'avaient pas le retentissement et, peut-on dire, l'exemplarité d'une condamnation à mort ou tout au moins à la détention perpétuelle d'une personne illustre. Le docteur Reuchlin, traducteur de Térence, auteur d'une comédie aristophanesque où les porteurs de froc étaient joués en ridicule, Reuchlin qui, dans son traité d'homélistique, se moquait à leur barbe sale des Prêcheurs, de saint Thomas, des réalistes et des discours qu'ils faisaient, voilà certes une victime dont se fussent enorgueillis les inquisiteurs d'Allemagne! On n'attaque pas de front un homme, protégé des princes ecclésiastiques, familier de l'empereur, anobli par Maximilien lui-même, comte palatin, fort ancré dans la bienveillance impériale grâce à l'amitié que lui portait le médecin juif de César et par l'heureux succès d'une mission diplomatique auprès du pape Alexandre VI. Mais on peut calomnier, salir, prodiguer les pasquils injurieux, donner une interprétation infâme aux gestes les plus simples, insister, mentir, s'acharner, dire qu'il ne fait pas jour en plein midi et, comme les sorcières de Macbeth, « que le beau est affreux, que l'affreux est beau », que les victimes égorgent les tortionnaires, que les frustrés, les humiliés, les écrasés sont les larrons, les insulteurs et les bourreaux. La calomnie avait pris au service de l'Église une force redoutable. C'était déjà la méthode expliquée à Bartholo par don Basile dans le couplet fameux de Beaumarchais et la non moins célèbre cavatine d'Il Barbiere. Le Basile teuton du XVIe siècle donna la formule. Ses dignes héritiers la mirent en œuvre. De génération en génération, l'Église refondit le poignard, et, mieux trempé, l'aiguisa. Pareille à Locuste, elle fit lentement recuire le poison. Les fils de Hoogstraten, les hommes obscurs élevèrent, comme un défi, leur citadelle de mensonge, falsifiant les textes, déprédant les archives, donnant à l'évidence un perpétuel et cynique démenti. Le faux devint leur instrument de choix, tant pour instruire la jeunesse que pour fomenter les réactions.
Si Reuchlin ne succomba pas à la conjuration des haines et des impostures, c'est qu'il eut avec lui ce prodigieux éveil de l'esprit humain qui jeta les chrétiens dans la Réforme, en même temps qu'il rendait aux juristes et aux poètes le sens, aboli depuis dix siècles, du Droit et de la Beauté.
Pour perdre le comte Reuchlin, les Dominicains de Cologne avaient dans leur clientèle un homme incomparable, un homme plein de talent et d'intrigue qui, plus tard, eût fait un valet de Regnard ou de Molière, qui, au début du XXe siècle, aurait su, de reniements en reniements, franchir tous les degrés de la splendeur sociale, tour à tour parlementaire, orateur assermenté de la Haute Banque, ministre d'État et aussi roi que peut l'être de nos jours un Stuart ou un Bourbon.
Il se nommait Pffefferkorn, c'est-à-dire « Grain-de-Poivre », suivant l'usage où sont les rabbins d'imposer un sobriquet ridicule aux catéchumènes dont les offrandes témoignent d'une certaine parcimonie. On connaît de nos jours quelques israélites qui se prénomment « Tête de Cochon » ou « Mandat-poste », pour ne citer que des vocables à peu près congrus. Donc, Pffefferkorn s'était converti au christianisme sans devenir pour cela directeur d'un journal aussi mondain que bien pensant, ni convoler avec une de ces fières Allemandes qui, pareille à la Cunégonde de Voltaire, ne peuvent, même après les plus scabreuses aventures, épouser un roturier. Cependant, Grain-de-Poivre, enflé, depuis son baptême, en Dom Johannes Pffefferkorn, menait la vie exemplaire d'un laïque pieux. Il rendait au clergé tous les services occultes que l'on ne peut confier qu'à des amis sûrs. Il faisait les commissions délicates et prenait à son compte les gestes hasardeux.
« Ce dangereux intrigant, dit Michelet, voulant se faire jour à tout prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux juifs qui s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné âme et corps aux Dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'Ordre. Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne ; il n'y avait pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les juifs ; toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse, nouvelle encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie, multipliait les légendes nouvelles, les livres de prières, les pamphlets sanglants des Dominicains. Mysticisme et fanatisme, vierge et diable, roses et sang humain, tout roulait mêlé au torrent. L'inventeur du rosaire, Sprenger, publiait en même temps l'horrible Marteau des sorcières. »