Ce fut pour obéir à ces féroces protecteurs que Pffefferkorn, calomniant son peuple et traînant au ruisseau la gloire d'Israël, déclara les livres juifs pleins d'infamie et de sacrilèges, d'insultes, dont l'Ancien Testament éclabousse le Nouveau. Pour châtier ce crime de lèse-majesté divine et mettre la populace en appétit d'autodafés, « Pffefferkorn rejoignit l'empereur à son camp de Padoue et surprit du prince étourdi un ordre général pour brûler les livres des juifs ». Cela, bien entendu, par manière de passe-temps, avec l'espoir d'une répression plus sérieuse. En attendant, Sprenger brûlait sorciers de douze ans, femmes grosses, un peuple entier. Il donnait, dans son Marteau, l'étymologie en faveur chez les moines du mot « diable » : « Diabolus vient de deux mots, dia « deux » et bolus « pilules », parce que le Mauvais Esprit fait de l'âme et du corps deux pilules qu'il avale d'un seul trait. »

Avec de si profonds latinistes, un homme tel que Reuchlin eût été fou d'intenter la plus minime controverse. D'autant plus que le prieur des Dominicains, Jacques de Hoogstraten, intervenait en personne déclarant « que connaître de ces choses était le droit de l'Empereur, la nation juive ayant autrefois reconnu l'autorité du Saint-Empire romain par-devant Ponce-Pilate ».

Et c'était bien le cri haineux de l'Obscurantisme que poussait, du fond de son cloître et de ses ténèbres, l'âne mangeur de chair humaine. Par delà ce Zohar, ce Talmud, cette Kabbale, inabordables et répugnants à la plupart des hommes, il poursuivait la suprême hérésie. Il brandissait la torche enflammée et sans lumière qu'entre ses babines écarlates porte le dogue du Saint-Office, la torche qui brûla jadis les manuscrits du Sérapéum, non certes contre un livre en particulier, mais contre le Livre, contre ce véhicule irrésistible de la pensée indépendante, de l'esprit scientifique et du libre examen. Soixante ans plus tôt, le sorcier Faust, le thaumaturge Guttenberg avaient commis le crime de produire au grand jour l'esprit des âges révolus, de l'emmener hors du sanctuaire, loin des bibliothèques où chartreux, bénédictins couvraient de leurs pieuses sornettes les parchemins sacrés de Virgile ou d'Euripide. Pour un tel méfait, les conteurs édifiants avaient damné Faust, non sans, autour de son désastre, accumuler force conjonctures aggravantes. Mais la voie offerte à l'intelligence humaine restait ouverte. La damnation de Faust, non plus que le bûcher de Dolet condamné à l'affreux supplice pour avoir imprimé le Phédon, ne pouvait arrêter la diffusion de la clarté. Les missionnaires qui, sous la Restauration, aux sombres jours de 1816, firent jeter au feu par les bourgeois fanatisés l'Encyclopédie et le Dictionnaire philosophique, ont-ils effacé la grande âme de Diderot, la conscience lumineuse et pitoyable de Voltaire, dans le souvenir de leurs enfants?

Quoi qu'il en soit, le Dominicain Hoogstraten et son exécrable Grain-de-Poivre ne réussirent qu'à moitié. Le Conseil Impérial n'avait pas consenti d'emblée à la destruction des livres juifs. Premier que d'en venir à cette extrémité, il voulut prendre l'avis d'un personnage docte et de bon renom, d'un laïque versé dans l'exégèse et dans la sémantique. Il porta Reuchlin à cet emploi dangereux ; il raviva contre cet honnête homme la haine de Hoogstraten, de ses moines et de ses suppôts. En esprit miséricordieux, Reuchlin conseillait, à côté de la Bible, si peu connue alors des fidèles et même du clergé, de garder le Talmud, la Kabbale, les commentaires philologiques de l'Écriture, les livres liturgiques, d'anéantir seulement ce qui traitait de la goétie et des sciences occultes. C'était peu. Aussi les Dominicains lâchèrent-ils de nouveau leur Pffefferkorn. En 1511, Grain-de-Poivre, toujours intrigant et furieux (le baptême ne les améliore pas!) rouvrit les hostilités. Cette fois, il ne prit aucun détour. Il attaqua directement Reuchlin dans le Miroir à main (Handspiegel), pamphlet imbécile, venimeux et balourd qui fait songer à l'apostrophe dont Victor Hugo, en 1852, saboulait « quelques journalistes de robe courte », à savoir : Montalembert, Riancey, Veuillot surtout, qui néanmoins avait plus de talent que Pffefferkorn.

Parce que jargonnant vêpres, jeûne et vigile,

Exploitant Dieu qui rêve au fond du firmament,

Vous avez, au milieu du divin Évangile,

Ouvert boutique effrontément ;

Parce que vous feriez prendre à Jésus la verge,

Sinistre brocanteur sorti on ne sait d'où ;