CHAPITRE I
L’ISLAM ET NOUS
La fermentation générale des esprits due à une guerre qui a détruit nombre de dogmes et d’habitudes politiques en les remplaçant souvent fort mal, et développé, de façon parfois subite et démesurée, certaines tendances latentes ou en germe, a été particulièrement sensible dans les pays de l’Islam, dont plusieurs s’agitaient, dès avant 1914, vers des évolutions contradictoires ou confuses.
Les étapes de la transformation du monde musulman ont été si rapides qu’on croit assister depuis quelque dix ans aux changements à vue, semés de péripéties, d’un assez singulier film politique.
Rappelons sommairement, pour fixer les idées, les épisodes principaux de ce spectacle.
Le dix-neuvième siècle et le commencement du vingtième ont vécu en matière de politique islamique sur la formule de l’« homme malade ». Il y a encore quinze ans, quatre groupements islamiques faisaient encore figure, aux yeux du monde, d’États indépendants. C’étaient le Maroc, la Turquie, la Perse et l’Afghanistan. Balkans, Russie et Angleterre guettaient les premiers symptômes, chez les trois derniers, d’une agonie qu’on espérait prochaine. En 1911, la Tripolitaine était annexée à l’Italie ; trois ans plus tard, le traité d’Andrinople amputait gravement la Turquie. 1912 vit l’inauguration du Protectorat français au Maroc. Survint la grande guerre. Durant qu’elle se poursuivait, des projets d’accords ou de traités instituaient le dépècement méthodique de l’empire turc, consacré plus tard par le traité de Sèvres, aussi délicatement fragile que la pâte de ce nom. Le Protectorat de l’Égypte, proclamé au début de la guerre, était solennellement ratifié. Sitôt signée la paix de Versailles, le pacte anglo-persan du 9 août 1919 remettait à l’Angleterre le contrôle de l’organisation de l’armée et des finances de la Perse, ce qui était un Protectorat déguisé.
L’Afghanistan, où le Foreign Office comptait sur l’attitude anglophile de l’émir Habibullah, semblait virtuellement voué, dans un avenir proche, au même sort que la Perse.
La chute définitive de la puissance politique de l’Islam semblait donc révolue. Mais ce n’était que sur le papier, et les surprises aussitôt commencèrent.
Sous l’influence du malheur, des idées wilsoniennes et aussi grâce à l’action d’une tenace et adroite infiltration bolcheviste, habile à exploiter les fautes des Alliés, il se manifesta un immense ébranlement de l’Islam qu’on put suivre dans sa marche de l’est vers l’ouest, comme une lente secousse sismique. Ce fut d’abord l’éclosion, dans le réduit d’Anatolie, d’un nationalisme turc, patient et fort, durci par les épreuves. « Une nation, disait Renan, ne prend d’ordinaire la parfaite connaissance d’elle-même que sous la pression de l’étranger. » Ce fut le cas pour la Prusse en 1813 et pour la Turquie de 1919. Alors que Constantinople vivait paralysée sous les canons braqués des flottes alliées, Angora résista et triompha. Le résultat en fut une exaltation littéralement extraordinaire du nationalisme ottoman dont les péripéties de Lausanne ont pu fournir une idée, une transformation et un rajeunissement singulier du vieil empire d’Abdul-Hamid et dont le moindre signe n’est pas cette mesure révolutionnaire de politique intérieure portant suppression pure et simple du Califat.
En Perse, le mouvement contre l’impérialisme anglais, exploité par les bolchevistes qui envahirent le pays, amena le retrait des troupes britanniques, et, en août 1921, deux ans à peine après le traité qui autorisait un espoir de mainmise absolue, lord Curzon dut reconnaître à la Chambre des lords l’échec complet de la politique anglaise.
En Afghanistan, l’émir Amunallah, qui avait succédé à son père, assassiné, déclara la guerre à l’Angleterre et causa de vives inquiétudes au gouvernement de l’Inde ; une paix fut signée à Kaboul qui affirma l’autonomie de l’Afghanistan, en déliant l’émir de son ancienne obligation de ne pas entretenir de relations diplomatiques avec d’autres pays que l’Inde anglaise[1].