[1] En conséquence, une légation française a été créée en Afghanistan. En dépit de ses attaches avec Moscou, l’émir actuel semble très favorable à la France et désireux d’entretenir avec elle des relations cordiales. Saurons-nous profiter de l’occasion qui nous est offerte de nous créer un puissant centre de renseignements en même temps qu’une amitié solide en Asie Centrale ?
L’Égypte, après des efforts douloureux, a secoué sa tutelle. En Tripolitaine, grâce au gouvernement des « grands féodaux », en qui l’Italie avait placé une bien imprudente confiance, en même temps qu’elle promulguait, mue par un libéralisme ingénu et de façade, une constitution inapplicable, l’occupation effective, se trouva bientôt réduite à la seule ville et aux alentours immédiats de Tripoli.
Cependant, dans la Régence, la publication bruyante du pamphlet antifrançais La Tunisie martyre, les promenades à Paris d’une délégation de jeunes intellectuels agités, soutenus en sous main par de « vieux turbans » aigris, les intrigues du palais beylical, furent l’indice d’une agitation autonomiste assez sérieuse, qui atteignit son comble peu de temps avant le voyage de M. Millerand, et contre laquelle il fallut promptement réagir. En Algérie, l’application inopportune de la loi de 1919 sur l’électorat permit aux fauteurs de troubles de semer du désordre. Enfin, au Maroc, si la zone française de l’Empire restait calme, la révolte du Riff contre les Espagnols et la proclamation toute nominale d’une république riffaine, signala, en même temps, qu’une adaptation un peu hâtive chez les frustes Berbères au formulaire politique, un singulier désir de se rendre indépendants d’un joug aussi maladroit que pesant.
Ces mouvements divers, et tous à peu près concomitants, peuvent-ils être considérés comme le fruit passager du bouleversement que la guerre a mis dans les consciences ? Ne manifestent-ils enfin qu’un de ces brefs sursauts d’énergie comme l’Islam, au cours de sa carrière, en a présenté quelquefois pour mieux retomber ensuite dans son apathie coutumière ? Ou bien s’agit-il, sous le double choc des tribulations subies et de l’exemple fourni par l’Europe, d’une véritable renaissance, analogue à celles qui firent sortir en Occident les temps modernes du moyen âge, un immense risorgimento dont on ne peut prévoir encore ni calculer le développement futur et les conséquences infinies pour l’avenir du monde ?
Une opinion longtemps soutenue, et qui paraissait déduite des faits, tend à démontrer que l’Islam est une puissance d’inertie, hostile à la civilisation occidentale, qu’elle repousse d’instinct. En dépit des apparences et de certains travestissements qui trompent les profanes non rompus à la pratique de ses hommes et de ses choses, l’Islam est intransformable et incapable dans sa substance même d’une évolution normale et profitable. Il constitue un bloc à tout jamais impuissant à se mettre de pair — d’énergie et d’âme — avec les nations occidentales. Le meilleur sort qui puisse advenir aux pays islamiques est qu’ils se placent, de gré ou de force, sous la tutelle de dominations étrangères dont la ferme direction leur accordera le bienfait de l’ordre qu’ils sont bien empêchés d’instituer par eux-mêmes. Renan avait proclamé cette thèse, qui semblait confirmée par presque tous les hommes d’action ou de pensée ayant vécu en terre d’Islam. Il y a une vingtaine d’années, colons, administrateurs ou officiers d’Algérie ou de Tunisie, vieillis sous le harnais, se trouvaient là d’accord. Lord Cromer fut aussi un interprète particulièrement autorisé de cette manière de voir lorsqu’il disait : « On ne peut pas réformer l’Islam, c’est-à-dire que l’Islam réformé n’est plus l’Islam, c’est autre chose. » (Modern Egypt, II, 229).
Et, à l’appui de cette constatation, les exemples semblent affluer. L’histoire montre le pitoyable état de l’Afrique du Nord durant le long interrègne entre les empires romain et byzantin et la domination française, où l’autochtone et l’Arabe, livrés à eux-mêmes, ne firent que piller et épuiser le pays, au milieu d’une anarchie irréductible. L’observation la plus élémentaire établissait encore naguère comme un triste privilège des pays orientaux le mépris des longs desseins, l’absence d’idéal et de vertus civiques, la concussion admise et élevée à la hauteur d’une institution, l’immense apathie traversée de courtes crises violentes et sans grande portée. Dans quel état de décrépitude et de décomposition interne n’avons-nous pas trouvé le Maroc, qui, actuellement soumis à notre obédience et plié à nos disciplines, sort presque trop vite de sa torpeur, et dont demain, peut-être, il faudra refréner l’essor inquiet et vite frondeur.
D’ailleurs, chaque fois que l’Islam a brillé dans le monde d’un vif éclat, n’était-ce point seulement lorsque le contact d’une civilisation voisine lui infusait ses vertus actives et l’élevait en quelque sorte au-dessus de lui-même. La prospérité et les grâces charmantes des royaumes andalous au moyen âge, l’affinement et le goût de la spéculation joints à celui des affaires chez la population de Fez, ne sont-ils pas dus à l’abondante influence du génie juif, qui fit germer là des qualités qui sans lui ne seraient jamais venues à jour ? L’exceptionnel rayonnement des dynasties saadiennes au Maroc, au début du dix-septième siècle, ne provient-il pas de ce que le Maghreb d’alors était en contact étroit et permanent avec l’Europe. Le Maroc était infiniment plus ouvert, il y a trois siècles, à tout ce qui venait d’Europe qu’au début du vingtième. L’époque des Sultans saadiens fut incomparablement brillante par l’étendue et l’activité des relations entretenues avec les nations chrétiennes : celles-ci fournissaient alors aux Sultans une garde prétorienne de renégats, des instructeurs pour les troupes, voire de hauts fonctionnaires, sans compter les ingénieurs, les architectes et les artistes.
La fameuse bataille des Trois-Rois à El Ksar, où périt Don Sébastian, roi de Portugal, marque l’apogée de la puissance militaire marocaine à la fin du seizième siècle. Au point de vue maritime, il y eut des pirates et corsaires salétins tant que la Hollande et l’Angleterre voulurent bien fournir les navires et leurs agrès, et très probablement aussi capitaines et subrécargues, pour instruire les équipages et les mener, aiguillonnés par le goût du pillage, vers les chemins de l’aventure. La dynastie actuelle, née précisément de la réaction de puritains sahariens, bornés et barbares, contre cette infiltration chrétienne, pourtant si bénéfique, s’opposa radicalement à toute influence étrangère dans les destinées du Maghreb. Il s’ensuivit cette décadence profonde ou plutôt cette stagnation dans laquelle sommeillait encore le Maroc il y a quelque vingt ans. Si le Maroc avait évolué dans le sens où l’avaient engagé les princes saadiens, il serait rapidement devenu une Turquie occidentale.
La Turquie et l’Égypte dominent incontestablement le monde musulman par leur facilité d’adaptation aux mœurs européennes ; la cause n’en doit-elle pas être recherchée dans le mélange extrême de races, au cœur des grandes villes du Levant, qui a peuplé au dix-neuvième siècle les harems de nombreuses femmes d’origine chrétienne et assuré ainsi un apport non négligeable de sang occidental ?