Sans se laisser convaincre par tout cet étalage de raisons, les amis de l’Islam répondent que le monde musulman n’est pas cet organisme figé que seule une vue superficielle permet d’entrevoir. La civilisation sarrazine était, il y a huit ou neuf siècles, la plus florissante du monde, et Charlemagne un reître grossier auprès d’Haroun. L’Islam a pu présenter une longue période d’éclipse et de vie ralentie. Qui peut démentir que, sortant de son stade médiéval, il ne s’élance pas vers une période nouvelle où, tout en gardant son originalité propre, il vivra d’une existence régénérée et désormais sans lisière ? L’Islam se trouvait hier au même point que la chrétienté au quinzième siècle, au début de la Réforme. « Il y a la même suprématie du dogme sur la raison, la même adhésion aveugle aux préceptes et à l’autorité, la même suspicion et la même hostilité à l’égard de la liberté de penser et de la science. » Cette attitude des Vieux-Croyants n’est-elle pas celle de l’Église catholique avant le grand mouvement de la Renaissance ? Au demeurant, la pure doctrine islamique est peut-être moins fermée qu’on ne le croit au progrès, aux transformations nécessaires. En vertu du principe traditionnel de l’Idjmâ, le consentement de la majorité des musulmans à toute proposition nouvelle a force de loi. « Le principe de l’Idjmâ, a dit Goldziher, contient en germe la faculté pour l’Islam de se mouvoir librement et d’évoluer. Il offre un correctif opportun à la tyrannie de la lettre morte et de l’autorité personnelle. Il s’est affirmé, au moins dans le passé, comme le facteur primordial de la capacité d’adaptation de l’Islam. » Dans l’Inde, toute une école de libéraux musulmans, qui s’intitulèrent les néo-motazélites, en vint à préconiser une modernisation générale de l’Islam. « Rien n’est plus éloigné de la pensée du prophète, écrit un de ses principaux représentants, Si Kudda Bukhsh, que d’enchaîner l’esprit ou d’imposer des lois fixes et immuables à ses partisans. Le Coran est un livre qui doit servir de guide aux fidèles, mais non d’obstacle dans la voie de leur développement social, moral, légal et intellectuel. » Et il ajoute : « L’Islam moderne, avec sa hiérarchie sacerdotale, son fanatisme grossier, son ignorance effroyable et ses pratiques superstitieuses, est incontestablement une honte pour l’Islam du prophète Mahomet. » Et il conclut par la profession de foi libérale suivante : « L’Islam est-il hostile au progrès ? Je répondrai délibérément non. Dépouillé de sa théologie, l’islamisme est une religion parfaitement simple. Son principe cardinal est la croyance en un Dieu unique et la croyance que Mahomet est son prophète. Le reste n’est qu’addition superflue[2]. »

[2] Kudda Bukhsh. Essays : Indian and Islamic, p. 20, 24 (Londres, 1912), cité par Lothrop Stoddard. Le Monde nouveau de l’Islam, p. 41. Payot, 1923.

D’ailleurs, la rigidité primitive de l’Islam, faite pour se garantir des atteintes que le contact d’autres religions pouvait porter à sa pureté, n’est guère plus de mise aujourd’hui. Le temps des grandes luttes religieuses semble terminé dans le monde. Il n’y a plus de croisades[3]. La chrétienté est tolérante, et l’Islam également, qui vient de réaliser en Turquie une laïcisation assez radicale[4].

[3] Elles sont remplacées par les grandes luttes économiques et sociales, davantage sanglantes et dévastatrices.

[4] « En Égypte, on a vu des prêtres prêcher dans les mosquées sur le patriotisme, des cheikhs traiter le même sujet du haut de la chaire d’une église, et les fidèles de tous les cultes prononcer le même jour, à la même heure, la même prière pour demander la libération de leur pays. De telles manifestations auraient été naguère inconcevables. » (XX. L’Islam et son avenir. Revue des Deux Mondes, 1er août 1921).

Le 11 décembre 1921, le prince héritier de Turquie, entouré des membres de la famille impériale et des ministres, assisté du grand-rabbin et des patriarches grecs et arméniens, inaugurait sur une des places de la capitale un monument élevé à la gloire du pape. On lisait cette inscription sur le socle de la statue : « Au grand pontife, qui régna à une heure tragique du monde, à Benoît XV, bienfaiteur des peuples, sans distinction de nationalité et de religion, l’Orient. »

L’Islam est certes davantage qu’une religion ; il est aussi une dogmatique et une législation ; il est enfin une civilisation qui confère à tous ses adeptes dans le monde une attitude commune devant les problèmes humains et divins, d’identiques façons, aux nuances près, d’imaginer, de raisonner métaphysiquement et de sentir. Or, le Japon possède aussi une civilisation originale et qui lui est propre ; cela ne l’a pas empêché d’évoluer d’une façon surprenante en un demi-siècle ; il est un exemple merveilleux d’une assimilation extérieure produite dans un laps rapide, tout en conservant à peu près intact le patrimoine moral qui faisait sa force.

Rien ne fait donc obstacle, concluent les islamisants optimistes, à ce que l’Islam soit semblable à la chrétienté, qui a conservé sa religion en passant du moyen âge aux temps modernes et des temps modernes à la Révolution et à l’époque contemporaine ; il peut se transformer complètement dans le domaine pratique sans que soit modifié en rien l’essentiel de ses croyances et de son idéologie. D’ailleurs, une religion qui compte 250 millions d’adeptes et recrute tous les ans des dizaines ou des centaines de milliers de néophytes, possède une telle vitalité et une telle puissance d’expansion que sa doctrine ne se peut altérer, en dépit de la modernisation des mœurs dans la masse des croyants. A la condition expresse, toutefois, que ses foyers primitifs ne soient pas soumis à un joug étranger et viciés pour ainsi dire dans leurs sources de rayonnement. La renaissance de l’Islam politique, dans le sens de son affranchissement, apparaît donc ainsi comme une nécessité vitale pour la conservation de l’Islam religieux et la continuation de son essor.

Comme le Japon au milieu du dix-neuvième siècle, les États musulmans, plus spécialement la Turquie qui est à leur tête, doivent s’adapter ou disparaître. C’est ce qu’avaient compris, au cours du dernier siècle, en copiant gauchement les institutions européennes, Mahmoud II et Méhémet Ali, puis les premiers Jeunes-Turcs de 1876, qui tentèrent l’essai éphémère d’un parlement. Comme celle de tous les précurseurs, l’œuvre des uns et des autres, trop prématurée, après avoir jeté un faible éclat, échoua ; elle fut reprise en 1908 par la génération qui suivit et qui fit la révolution à la fois en Perse et en Turquie. Malheureusement l’entreprise manquait encore d’une base assez solide : les esprits et les cœurs n’étaient pas encore mûrs pour donner un soutien efficace aux institutions nouvellement implantées. Les minorités turques et persanes qui dirigeaient cet effort ne s’appuyaient pas sur une opinion publique puissante, n’étaient pas soutenues par la pression d’un grand mouvement populaire.

Il fallut l’éclosion d’un nationalisme, lui-même issu des malheurs de la guerre et des appétits non déguisés des nations européennes et se substituant au panislamisme de naguère, pour amener la renaissance actuelle de l’activité politique de l’Islam.