Le panislamisme est chronologiquement le premier grand mouvement de réaction qui se soit dessiné en Islam contre l’envahissement par les puissances européennes des pays orientaux tombés, à la fin du dix-huitième siècle, dans ce profond état d’anarchie et de caducité dont le Maroc d’il y a vingt ans nous donnait encore une assez exacte idée.
L’éphémère agitation wahabite, courte dans l’espace et la durée, mais profonde de conséquences par son caractère de renaissance religieuse et de rénovation de l’esprit public, la propagande senoussiste et la multiplication des confréries religieuses, l’action personnelle d’Abdul-Hamid et de son grand agent de publicité Djemal-ed-Din marquent, en un peu moins d’un siècle, les grandes étapes du panislamisme dans le Proche-Orient.
Le panislamisme, qu’il importe de bien définir, est en premier lieu l’affirmation posée comme principe et l’extension admise comme but de la solidarité morale qui lie entre eux tous les musulmans ; c’est ensuite la conviction que l’Islam possède en lui des forces spirituelles assez puissantes pour assurer sa régénération matérielle et son prestige. L’Islam peut s’inspirer de toutes les transformations politiques, juridiques et sociales, ainsi que des méthodes qui font la vigueur constitutive des nations occidentales, mais il doit se les assimiler par une élaboration personnelle et non les copier servilement, les utiliser, mais en les pliant à la forme de son génie. C’est la notion du fara da se. Elle est parfaitement développée dans l’ouvrage Le Réveil des peuples islamiques au quatorzième siècle de l’Hégire, paru au Caire quelques années avant la guerre et dont l’auteur est un jeune Égyptien, Yahya Seddik, licencié en droit de l’Université de Toulouse, devenu juge dans son pays. Quoiqu’il ait écrit près de dix ans avant le cataclysme européen, Yahya Seddik avait prévu l’imminence de la guerre européenne. « Contemplez, écrit-il, ces grandes puissances qui se ruinent en armements effrayants, qui comparent leurs forces réciproques d’un œil de défiance, se menacent l’une l’autre, contractent des alliances qu’elles rompent continuellement et qui présagent ces chocs terribles qui mettent le monde sens dessus dessous et le couvrent de ruines, de feu et de sang ! L’avenir est à Dieu, et rien ne dure que sa volonté. »
Yahya Seddik considère le monde occidental comme dégénéré. « Cela signifie-t-il que l’Europe, notre guide éclairé, ait déjà atteint le sommet de son évolution ? se demande-t-il. A-t-elle déjà épuisé sa force vitale en deux ou trois siècles de surmenage ? En d’autres termes, est-elle déjà frappée de sénilité et sera-t-elle bientôt réduite à abandonner son rôle civilisateur à d’autres peuples moins dégénérés, moins neurasthéniques, c’est-à-dire plus jeunes, plus robustes, plus sains qu’elle ? A mon avis, l’Europe a atteint actuellement son apogée, et son expansion coloniale immodérée est un signe non de force, mais de faiblesse. En dépit de l’auréole de tant de grandeur, de puissance et de gloire, l’Europe est aujourd’hui plus divisée et plus fragile que jamais et elle masque mal son malaise, ses souffrances et son angoisse. Sa destinée s’accomplit inexorablement.
« Le contact entre l’Europe et l’Orient nous a fait beaucoup de bien et beaucoup de mal : beaucoup de bien au point de vue matériel et intellectuel, beaucoup de mal au point de vue moral et politique. Épuisés par de longues luttes, énervés par une civilisation brillante, les peuples musulmans n’ont pu que ressentir un malaise ; mais ils ne sont pas frappés au cœur, ils ne sont pas morts ! Ces peuples vaincus par la force du canon n’ont en rien perdu leur unité, même sous les régimes d’oppression auxquels les Européens les ont longtemps assujettis…
« J’ai dit que le contact de l’Europe nous a été salutaire et au point de vue matériel et au point de vue intellectuel. Ce que les princes musulmans partisans de réformes désiraient imposer de force à leurs sujets est réalisé cent fois aujourd’hui. Au cours des vingt-cinq dernières années, nos progrès dans les sciences, les lettres et les arts ont été si considérables que nous pouvons parfaitement espérer être, dans tous ces domaines, égaux de l’Europe en moins d’un demi-siècle…
« Une ère nouvelle s’ouvre pour nous avec le quatorzième siècle de l’Hégire, et ce siècle heureux doit marquer notre renaissance et notre grand avenir ! Un nouvel esprit anime les peuples musulmans de toutes races ; tous les mahométans se pénètrent de la nécessité du travail et de l’instruction. Nous désirons tous voyager, faire des affaires, tenter la fortune, braver des périls. On voit chez les mahométans, en Orient, une activité surprenante, une animation inconnue il y a vingt-cinq ans. Il existe aujourd’hui une véritable opinion publique en Islam. »
L’auteur conclut ainsi : « Tenons bon ! Chacun pour tous, et espérons, espérons, espérons ! Nous sommes lancés sur le chemin du progrès ; profitons-en ! C’est la tyrannie même de l’Europe qui a opéré notre transformation ! C’est notre contact avec l’Europe qui favorise notre évolution et hâte l’heure inéluctable de notre réveil. Ce n’est qu’une répétition de l’histoire, la volonté de Dieu qui s’accomplit en dépit de toute opposition et de toute résistance… La tutelle de l’Europe sur les Asiatiques devient de plus en plus nominale. Les portes de l’Asie se ferment aux Européens ! Nous entrevoyons certainement devant nous une révolution sans parallèle dans les annales du monde. Un nouvel âge est proche ![5] »
[5] Cité par Lothrop Stoddard. Le Nouveau monde de l’Islam, p. 79 à 81. Payot 1923.