Il y a plus de quinze ans que ces lignes ont été écrites. L’état d’esprit qu’elles dénotent n’a fait, au lendemain de la guerre, que se préciser davantage et s’étendre en cercles de plus en plus agrandis. Il s’est manifesté très nettement dans le mouvement égyptien en vue de l’indépendance et plus dernièrement à la Conférence de Lausanne. « Les Turcs vivent dans un rêve de gloire militaire et d’omnipotence absolue, écrivait un journaliste accrédité près de cette réunion diplomatique ; ils méprisent l’Occident, ses coutumes, ses lois et ses mœurs, et se croient capables, avec leurs 200.000 hommes, d’aller cette fois beaucoup plus loin que sous les murs de Vienne. Un d’eux disait hier à un Européen : « Me trouvez-vous très différent d’un Français ou d’un Anglais quand je vous parle ? Croyez-vous pourtant que j’ai reçu une éducation européenne ? Tout ce que je sais, je l’ai appris chez moi ; je suis soumis à des lois turques, à une morale turque, et vous devez convenir que je suis quand même votre semblable. » Qu’il s’agisse du plus humble fonctionnaire de la délégation ou de ses chefs, c’est la même exaspération de l’individualisme, le même orgueil déçu, la même crainte d’être traités en inférieurs, la même méfiance envers l’Occident[6]. »

[6] P. de Lacretelle. Journal des Débats, édit. hebd., 5 janvier 1923.

Le grand mouvement de diffusion islamique inauguré par Djemal-el-Din-el-Afghani se poursuit, de plus en plus vivace. Les circonstances l’ont aidé puissamment. L’extrême commodité et le bon marché des communications, le télégraphe, la presse[7] facilitent étrangement cette interpénétration de toutes les parties de l’Islam. Notre Afrique du Nord est à cet égard un champ d’observation fort intéressant. L’évolution s’y accomplit sous nos yeux avec une singulière rapidité. On sait les turbulentes manifestations qui ont éclaté dans la Régence de Tunis, sitôt après la guerre, ainsi que les incidents qui ont marqué en 1919 la campagne électorale en Algérie. Le Maroc était, avant la guerre, profondément indifférent au reste de l’Islam, avec lequel il ne communiquait guère qu’à l’occasion des pèlerinages de la Mecque. L’opinion de Stamboul le laissait froid. Le vieux Maghreb vivait comme isolé dans son empire du Soleil-Couchant, sis entre l’Atlas et la mer des Ténèbres, et les bruits du dehors ne troublaient ni même ne sollicitaient sa curiosité. Or, le voilà qui sort de son séculaire dédain pour l’Orient méditerranéen, s’intéresse aux affaires ottomanes, se réjouit, avec nous d’ailleurs, du triomphe de Moustapha-Kémal ; et les jeunes habitants de Fez circulent autour de Karaouyne avec sous leurs tapis de prières les journaux de Tunis ou du Caire que laisse filtrer la censure, et les autres, plus subversifs, venus parfois de fort loin par les mains des moqaddems ou quêteurs des confréries religieuses.

[7] En 1900, il n’y avait pas plus de 200 journaux de propagande dans tout le monde musulman. En 1906, il y en avait 500, et en 1914 il y en avait plus de 1.000. Cf. Servier. Le Nationalisme musulman, p. 182. Le chiffre actuel doit être encore plus considérable.

Beaucoup plus récent que le panislamisme, mais davantage fécond en résultats positifs, le nationalisme est venu donner des directives plus concrètes aux aspirations des peuples islamiques.

En Égypte, au Hedjaz, mais surtout en Turquie qui tient la tête de la renaissance islamique en cours, l’idée de patrie jusqu’alors diluée dans le concept vague d’une grande communauté islamique aux limites élastiques ou au contraire rétrécie aux limites de la tribu et du clan, s’est constituée au cœur des masses avec une vigueur insoupçonnée. L’Islam turc, menacé, a saisi d’instinct la valeur en quelque manière axiale de l’idée de patrie pour la sauvegarde de son indépendance. Elle seule permettait de réunir toutes les forces éparses, de les intégrer dans un même idéal, en un mot de faire front. Peut-être le Proche-Orient a-t-il eu la vision dans le passé de la tragique destinée du peuple juif, éternel opprimé parce que sans patrie, toujours brimé parce que destiné à camper chez les autres. La guerre, partout dans le monde, paraît avoir exaspéré chez les moindres groupes ethniques un désir d’individualisme et d’indépendance. Les réformateurs de 1908, proclament les nationalistes turcs d’à présent, étaient des idéologues, s’exaltant aux idées de liberté, d’égalité, d’un progrès théorique ; nous nous inspirons, nous, de l’idée nationale[8]. Désir, avant tout, d’affranchissement : il faut libérer la Turquie de la tutelle politique de l’Europe, d’abord être maître chez soi. « Lorsqu’on interroge les Turcs à ce sujet, la réponse ne varie guère : « Qu’importe la grandeur de notre pays, pourvu que nous soyons maîtres chez nous ! Les questions territoriales ont moins d’importance à nos yeux que celles qui visent ces garanties financières et économiques que vous nous demandez et qui vicient notre indépendance. Nous nous contenterions d’une seule province si nous étions sûrs d’être débarrassés complètement de toute capitulation. » Cette unanimité prouve jusqu’à quel point les clauses sur lesquelles la rupture s’est faite à la première Conférence de Lausanne constituaient pour les Turcs un point sensible presque affectif… « Pourquoi nous demander des garanties spéciales, ont-ils l’air de nous dire, alors qu’on n’en exige pas d’autres États ? » N’est-ce pas considérer le peuple turc comme incapable et inférieur ?[9] »

[8] Maurice Pernot. La Question turque, p. 42, Paris 1923.

[9] P. Gentizon. L’état d’esprit en Turquie ; Le Temps, février 1923.

C’est bien par cet ardent désir de vivre libres et d’organiser leurs destinées nationales afin de continuer à faire figure dans le monde, désir traduit souvent par d’excessives et injustes susceptibilités, que se manifeste chez les Turcs le germe vivace et gros de promesses d’une renaissance qui entraînerait vraisemblablement tout l’Islam à sa suite.

La Turquie joue donc l’expérience entreprise par le Japon il y a soixante-dix ans. Figurant aujourd’hui par son développement et la valeur de ses élites au premier rang de l’Islam, elle peut créer chez elle, par la vertu de son exemple et le modèle de ses disciplines, une profonde transformation de ses conditions d’existence. Le sort moderne de l’Islam, de Mogador à Téhéran, est suspendu tout entier aux chances de cette réussite.