La première démarche de cette renaissance est déjà effectuée : elle est d’ordre politique et militaire. C’est beaucoup comme indice, c’est encore peu comme réalisation effective. La principale condition du relèvement d’un peuple est accomplie ; l’assise est fondée ; il reste à bâtir.
Le législateur primaire et léger de 1908 a cru à la vertu des réformes hâtives et « plaquées » pour transformer la nation. Elles ne vécurent que sur le papier. Il y a un mot d’Auguste Comte, que tous les réformateurs peuvent méditer, sur l’erreur de « confier aux lois le soin de solutions qui doivent être réservées aux mœurs ». Les réformes ne valent qu’autant que le terrain social et moral a été aménagé suffisamment pour les rendre fécondes ; si elles n’existent que dans leur lettre seule, leur vitalité est éphémère.
L’œuvre de volonté entreprise par le Gouvernement d’Angora, ayant triomphé à l’extérieur, doit maintenant s’atteler à la grande besogne de l’intérieur. Il ne s’agit ni plus ni moins que de construire une nation moderne ; tout demeure à faire dans l’instruction publique, la législation, l’économie sociale. Ce n’est pas là travail d’un jour, d’autant qu’en adaptant la Turquie aux exigences de la vie internationale, il faut conserver intactes les aspirations du peuple turc et de l’Islam, ce qui constitue, pour l’un et l’autre, leur armature, leur ressort et leur raison d’être.
La tentative de la Turquie, sur laquelle est posée l’attention de l’Islam tout entier, offre pour l’avenir du monde un exceptionnel intérêt. Il serait vain de s’étendre sur des anticipations prématurées. Mais est-il permis cependant de décréter a priori comme impossible le fait de voir jamais une Turquie fortement constituée, aux portes de l’Europe, devenir le noyau d’un esprit fédéraliste musulman s’étendant de l’Atlantique au golfe Persique ? Et l’idéal de ce fédéralisme ne serait-il pas dans la formation d’États-Unis d’Islam libérés de toute attache avec les anciennes nations suzeraines ? Le Congrès panislamique qui a eu lieu à Sivas au début de 1921 paraîtra peut-être alors comme l’indice précurseur de l’événement.
Une pensée politique digne de ce nom se doit de suivre les aspirations et les courants qui traversent les groupes islamiques. En France, une telle préoccupation s’impose plus que partout ailleurs. Notre empire nord-africain nous tient par tant de liens, il constitue à un tel point l’assise de notre puissance méditerranéenne que tout ce qui touche à sa conservation ou à sa sauvegarde prend aujourd’hui une valeur inusitée. Gouverner, répète-t-on souvent, c’est prévoir, et prévoir, c’est d’abord être attentif. Il faut observer pour comprendre et agir en connaissance de cause. Devant les prétentions qu’élèvent certaines minorités, les excitations qu’elles subissent et répandent à leur tour, déformées, au sein de masses ignares, les propagandes dont elles sont sollicitées, on ne saurait trop voir clair et veiller ; un feu qui couve, s’il se déclare brusquement, peut enflammer des foules impulsives qui confondent une émancipation dont elles ne peuvent saisir les termes ni les bornes avec une aveugle xénophobie ou un retour à l’anarchie trop naturelle à leurs penchants.
En cette matière, qui est sérieuse, une haute impartialité, qui n’est pas exclusive d’une sympathie et d’une sollicitude profondes, doit nous prémunir contre tout ce qui est étranger à son dessein ; celui-ci consiste en l’adoption de points de vue et de solutions réalistes. Dans les chapitres de ce petit livre, il s’agit avant tout d’une mise au point permettant à tout lecteur sans parti pris d’embrasser les données du problème et d’en apprécier l’importance unie à la souveraine actualité.
Il nous est, en effet, plus que jamais nécessaire d’avoir ce qu’on est convenu d’appeler une « politique musulmane ». Et pour qu’elle ne soit pas un mot vide, il est peut-être opportun de la préciser.
Tous les problèmes touchant la « politique musulmane » ont été obscurcis à la fois par des romanciers amateurs de turqueries, des publicistes peu avertis ou exploitant une veine alimentaire, des politiciens en mal de réclame. Il serait bon, une fois pour toutes, de réagir contre des courants d’idées aussi troubles au moyen de considérations qu’inspirent le seul examen du réel et l’élémentaire souci de la bonne foi.
« Politique musulmane » est le sésame des parlementaires et des journalistes qu’intéressent peu ou prou, et pour des raisons variées, les choses de l’Afrique du Nord, de la Syrie ou d’ailleurs. On le prodigue même un peu à tort et à travers. Toutefois les esprits évidemment lunatiques, que l’à peu près satisfait mal, s’étonneront peut-être du caractère étrangement vague de ce terme et de son épithète.