« Politique musulmane », cela sonne bien dans un discours, mais a-t-on jamais entendu parler d’une politique protestante ou bien bouddhiste, voire mormone ? La France est une puissance musulmane, comme on dit, et il y a une solidarité entre tous les musulmans, du fait de leur religion identique ; voilà qui est bien entendu. Mais il y a des Espagnols, des Allemands, des Autrichiens, des Français catholiques et protestants, comme il y a des Hindous, des Turcs, des Marocains, des Soudanais musulmans, et cette étiquette confessionnelle ne constitue encore à présent entre eux qu’un lien politique nul dans un cas, très faible dans l’autre. Nous avons, nous devons avoir, en tout cas, des politiques turque, algérienne, marocaine, syrienne aussi, si l’on veut bien. Nous n’usons pas partout de procédés identiques. Cela va sans dire, objectera-t-on ; certes, mais, comme disait un homme d’esprit, cela irait encore bien mieux en le disant. Les formules toutes faites présentent un écueil. La politique est un mot dont le contenu doit être souple et non rigide ; le seul critérium d’une bonne politique française, en pays musulman comme ailleurs, est le prestige moral et matériel de la France ; et si les voies de cette politique sont quelquefois dissemblables, suivant le lieu et le moment, c’est afin d’être davantage précises et mieux adaptées à leur objet.

En vérité, ce terme, cette idée même de « politique musulmane » est à la fois concomitante et corollaire de celle qui a présidé à la conception d’un ministère ou sous-secrétariat de l’Afrique du Nord. Le projet d’un ministère de l’Afrique du Nord a eu du succès quelque temps. Il subit à présent une éclipse ; soyez sûrs qu’il s’imposera à nouveau quelque jour avec force et insistance. Il correspond à un besoin de symétrie verbale. N’avons-nous pas l’Afrique Occidentale, l’Afrique Équatoriale ? Il faut l’Afrique Septentrionale, troisième entité, pour faire pendant, même si le désir d’unification artificielle, dans le troisième cas, doit l’emporter sur toutes considérations d’opportunité. Toujours le même appétit de généralisation abusive autour d’une formule, fût-ce au mépris des réalités et des faits, qui seuls comptent[10].

[10] Voir [note I] à la fin du volume.

Cette réserve établie, il reste à déterminer les notions générales et effectives qui peuvent se grouper sous la formule un peu trop élastique, mais commode et qu’on adopte par suite, de « politique musulmane ».

La politique musulmane, les gens qui en vivent ont intérêt à faire croire qu’elle est une chose très compliquée ; ses arcanes ne seraient familières qu’aux initiés et le commun des mortels n’y entendrait rien.

Faisons descendre la politique musulmane du ciel sur la terre, comme un illustre le fit jadis de la philosophie. Développements oratoires, philosophiques et sociaux mis à part, ce qu’on nomme politique musulmane peut se résumer en quatre propositions :

1o Il faut d’abord connaître l’Islam et les musulmans avant d’en parler et surtout d’agir à leur endroit.

Ce sera là l’objet de notre chapitre [Les Dangers de l’islamomanie].

2o Pour qu’une nation européenne puisse agir efficacement en Islam, il faut d’abord qu’elle s’impose par la force matérielle et l’éclat moral à la fois sur les peuples qui doivent être mis en tutelle ou le sont déjà, et sur ceux libres ou récemment affranchis dont elle veut acquérir des avantages ou simplement des égards. Le [Memento tu regere] devient en l’occurrence un principe politique imprescriptible.

3o Il faut accorder aux musulmans que nous avons charge de régir ou de « protéger » ce qu’ils réclament raisonnablement et correspond à leurs besoins et à leur mentalité.