[22] Voir [note III] à la fin du volume.
Cependant une nouvelle génération grandit. On l’a élevée dans des écoles ou des collèges dirigés ou contrôlés par nous, en mélangeant les anciennes disciplines islamiques à une sorte d’enseignement primaire supérieur. On s’efforce de la gagner par des mesures de libéralisme, excellentes en principe, nécessaires peut-être, mais dont l’emploi peut être dangereux. Dans la pensée de la nation conquérante, cette « jeunesse des écoles », recrutée d’ailleurs parmi les fils des notables, doit devenir une pépinière de fonctionnaires du gouvernement local ou d’agents subalternes de nos administrations. Ce dessein est certes excellent, et il est bien certain qu’on ne peut faire autrement. Faut-il cependant fermer les yeux de parti pris sur l’ombre qu’il présente ? Dès qu’ils seront titulaires de petits emplois, les jeunes gens élevés dans nos collèges, qui s’estiment déjà supérieurs par leur qualité de musulmans, se figureront vite que la subordination où on les tient est abusive et injuste. Ils voudront se donner de l’air, acquérir de l’influence, car l’influence en Islam est un capital sérieux ; si on les remet comme il convient à leur place, voilà des mécontents. Même observation pour ceux, plus favorisés, qui seront institués hauts fonctionnaires, caïds, pachas, etc. Empressés, obséquieux, habiles à flatter, par tous les moyens, même les moins avouables, les agents métropolitains chargés de les contrôler, ils ne négligeront pas de faire leur propre fortune. Que risquent-ils, en effet ? On ne pratique plus les sanctions terribles d’autrefois contre les fonctionnaires musulmans qui ont cessé de plaire ou abusé : on ne les charge pas de chaînes, on ne les laisse pas mourir au fond d’un silo ; surtout, on ne confisque plus, on révoque seulement ; or, la révocation, après fortune faite, eu égard à la mentalité musulmane, c’est une retraite un peu anticipée. Ajoutons que pour faire excuser leur avidité près de leurs frères de race, ces jeunes fonctionnaires affecteront un grand rigorisme musulman, dauberont tout bas sur le chrétien et jetteront ainsi des ferments futurs d’opposition.
Insidieusement, encore qu’on ait laissé la complète liberté des mœurs, des coutumes et de la religion, une atmosphère nouvelle s’est créée dans les villes autour des masses musulmanes. D’autres conditions de vie, une ambiance transformée, des besoins nouveaux et grandissants, la dissolution lente d’infinis et ténus liens traditionnels, peu à peu, sans que l’indigène même s’en doute, ont changé le rythme de son existence.
Un malaise naît alors, d’autant plus aigu qu’il est moins défini et obscur. Faut-il s’en étonner ? C’est la rançon d’une évolution trop rapide, une civilisation ne se juxtapose pas à une civilisation plus vieille de huit ou dix siècles sans que cette brusque différence de niveau moral et intellectuel n’entraîne avec elle une crise d’accommodation.
C’est le choc en retour de la conquête, souvent d’autant plus rapide que la conquête a été plus facile ; des habitudes mentales ne se déploient plus qu’avec gêne dans leur cadre familier ; en un mot, il s’est produit une sorte de déracinement sur place.
Par une sorte d’instinct de conservation, on voit alors les esprits se retenir à leurs anciens cadres idéologiques ou se jeter sur les plus accessibles : les musulmans exaltent leur foi, la pénètrent davantage ; les Berbères s’islamisent. Le sentiment national, né dans les couches élevées de la population, peut se développer en un tel moment, car il trouve un terrain où croître.
Voyons, par l’exemple récent du Maroc, la manière dont il peut se dessiner par le jeu des circonstances. Le nationalisme marocain n’existe pas, mais tout concourt à le former. Pour le Marocain de naguère, le terme de Maroc, en tant qu’entité nationale, n’était même pas conçu. Il y avait un souverain et un gouvernement, un sultan et un makhzen, et l’un et l’autre régnaient ou étendaient leur administration sur un empire aux frontières imprécises et élastiques, rétrécies s’ils étaient faibles et sans prestige, dilatées, au contraire, s’ils étaient puissants et guerriers. Chacun ne connaissait que sa ville ou sa tribu, dont les rapports avec le makhzen, suivant le temps et les circonstances, étaient étroits ou relâchés. Le Maroc répondait très exactement au type de l’État musulman, qui rappelle, d’après Le Châtelier, « beaucoup plus celui d’un noyau organique, autour duquel s’étend un développement de plus en plus diffus, que celui d’une structure générale et complète[23] ». Partant, nul patriotisme à proprement parler ; la résistance à l’envahisseur est le fruit du fanatisme ou, beaucoup mieux, de la xénophobie.
[23] Revue du Monde musulman, septembre 1910.
Notre Protectorat a forcément changé tout cela. En pacifiant, en organisant, il a unifié et donné précisément au Maroc cette armature intérieure qui lui manquait. Le makhzen, reconstitué, a développé ses rouages ; les limites du Maroc sont désormais assises et le sultan va d’Ouezzan à Marrakech. La route, l’automobile, le téléphone ont aboli les distances dans un pays où les voyages et les échanges étaient, il y a seulement une décade, longs, malaisés et périlleux ; et Allah sait si le Marocain s’est mis furieusement à voyager ! Pour ses 30 ou 40 francs, il prend l’autocar et fait 300 kilomètres comme nous montons en tramway. Les chefs et fonctionnaires indigènes, soit dans des cérémonies chérifiennes, soit dans les nôtres, c’est-à-dire plusieurs fois par an, ont de multiples occasions de se rencontrer et de s’entretenir ; à l’ancien particularisme succède peu à peu une certaine fusion des esprits et des intérêts qui les animent. Enfin, la longue guerre a familiarisé la mentalité indigène, attentive à en suivre les phases, avec la notion de patrie. Alors que, naguère, la majeure partie des Marocains, sauf peut-être dans les villes de la côte où existaient des consuls, ne se représentait pas très clairement les différences nationales entre Européens, à l’heure actuelle, l’idée de nation tend à devenir plus claire. A la eddoula, collectivité imprécise, s’oppose maintenant la gens ou nation ; gens est le mot latin importé par les Berbères et non déformé. L’intégration que nous avons fait subir à l’organisme marocain, la généralisation de nos méthodes, le fait aussi que le sultan, soutenu par nous, perd fatalement son caractère de monarque absolu et religieux et devient en pratique quasi constitutionnel ; le principe d’hérédité dont nous préparons l’adoption pour l’accession au trône, la façade de prestige qu’on laisse à un makhzen, gouvernement sans vergogne d’ailleurs, tout cela et bien d’autres choses encore, font acquérir à l’ensemble du Maroc une physionomie une qu’il ne possédait pas autrefois aux yeux de ses habitants. L’idée nationale peut naître au Maroc beaucoup plus facilement et plus rationnellement qu’en Algérie. Le Maroc constituait un État incomplet et amorphe, mais tout de même il avait figure d’État. L’Algérie, où derrière les garnisons du beylik s’étendait un chaos de tribus divisées et anarchiques, ne fut jamais un État. La Tunisie, province turque, pas davantage.
Le nationalisme, qui s’avère actuellement en Turquie, en Égypte et dans l’Inde britannique, peut fort bien surgir au Maroc. La période de crise qui suit toute conquête, à échéance plus ou moins lointaine mais certaine, offrira sans doute à l’éclosion de ce sentiment national, d’abord confus et vague, un terrain favorable.