On a essayé de légitimer la politique des grands caïds, non pas en arguant de la nécessité où l’on se trouvait dans certains cas de ne pouvoir en pratiquer de meilleure, mais par des considérations assez aventureuses sur le caractère féodal de ces chefs indigènes.

Si ce n’est que ces « seigneurs » parfois chassent au faucon et logent dans des demeures fortifiées, — ce qui n’est qu’une analogie de surface, — aucun parallèle possible n’est à intervenir entre l’état social où ils vivent et celui de la féodalité.

Il manque à l’Afrique du Nord l’essentiel de la structure du moyen âge : une hiérarchie à degrés nombreux et complexes, les liens de suzerain à vassal avec obligations réciproques très strictes et sanctionnées par l’Église, organisation spirituelle puissante à côté du pouvoir temporel et souvent s’opposant à lui ; la chevalerie, la naissance des institutions communales, bref tout un échafaudage social dont l’équivalent ne s’est jamais présenté en Berbérie.

Ajoutons qu’en fait ces grands « feudataires » ont accédé à un pouvoir de date récente uniquement grâce à l’ensemble des circonstances qui ont favorisé l’anarchie du Maroc à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième. Ils sont donc des parvenus, sinon des chefs de bande qui ont réussi[21]. Dans la Berbérie, plutôt démocratique, leur élévation est le résultat d’un accident. Il serait donc tout à fait regrettable de transformer un simple état de fait en un état de droit.

[21] Le grand-père de l’illustre Hadj Thami Glaoui, le très décoratif pacha de Merrakech, n’était qu’un petit cheikh de la montagne. Le fameux château-fort de Telouet, ce « Coucy » de l’Atlas, bâti en pisé, a commencé d’être édifié il y a une cinquantaine d’années tout au plus ; son imposante physionomie actuelle remonte à environ vingt ans.

La politique dite des grands caïds, qui a donné de bons résultats pendant la guerre, doit marquer une simple période de transition ; il serait dangereux et au demeurant parfaitement inutile de la prolonger. Un gouvernement avisé lui substituera, pour le plus grand bien de notre établissement, ces habitudes d’ordre, de régularité et d’honnêteté qui ont consacré jusqu’à ce jour les Protectorats de la France.


Nous avons vu quel était le premier stade de la conquête : la manifestation de la force et son emploi dosé et judicieux, puis l’acclimatation. L’indigène s’attendait au pire ; il a réagi ; la situation lui apparaissant sous un jour supportable, il se soumet et s’accoutume. Le fellah cultive dans des conditions plus favorables ; point n’est besoin pour lui de laisser la charrue afin de poursuivre un djich ou de le fuir ; les tribus voisines ne viendront pas, sous le moindre prétexte, brûler ses récoltes ou abattre ses arbres ; les voleurs sont châtiés ; il n’y a plus de coupeurs de route. L’homme des villes commerce plus aisément, ses terrains et maisons ont décuplé leur valeur. Tous jouissent, après l’alerte première, des avantages de l’occupation.

Cependant, au fur et à mesure que l’indigène est plus à son aise, son respect pour le conquérant diminue. Il le voit de trop près. Derrière le vainqueur et le prestige de ses canons ont suivi des nouveaux venus : mercantis qui exploitent, petits fonctionnaires qui tracassent. Délivré de sa crainte primitive et les sachant inoffensifs, l’indigène décèle rapidement leurs ridicules, leurs tares, et il tâche souvent d’en tirer parti. Le génie observateur et critique du Berbère est aigu et direct ; le musulman des villes, plus retors, n’est pas moins fin ; le juif qui le guide en dessous lui commente nos travers et nos défauts et lui enseigne le moyen d’en jouer à son profit.

Les premiers chefs militaires à qui s’est soumis l’indigène sont déjà partis ; la peur des sanctions a faibli ; les sanctions elles-mêmes, en pays pacifié et du fait de la séparation des pouvoirs, se relâchent en tardant ; en devenant moins rapides et plus bénignes, elles perdent de leur efficacité. Il est plus facile de s’y soustraire, car elles échappent au caractère sommaire qu’elles offraient sous le makhzen ou la domination militaire et elles exigent tout l’attirail d’une procédure importée. L’indigène, habitué à un pouvoir autoritaire et fort, s’étonne de cette dispersion des attributions en diverses mains et l’interprète comme une faiblesse[22].