[20] J. Chailley. L’Inde britannique, p. 469. L’auteur, après avoir signalé le fait, ajoute : « Il leur aura manqué de vivre dans le vieux pays, de fréquenter la robuste et rude jeunesse anglaise, de s’imprégner avec elle des antiques préjugés qui font la savoureuse originalité de la race et des fortes notions qui lui inculquent son puissant orgueil. Et si aiguë que, plus tard, se révèlent leur intelligence et si étendues leurs connaissances, l’Angleterre ne les classera pas volontiers parmi ceux à qui d’avance elle destine la direction des masses et remet le sort du pays ; elle se défiera de leur conscience et de leur caractère. »

En un mot, la métropole redoute la déformation morale et intellectuelle provoquée par l’ambiance exclusivement coloniale et indigène. Cette pratique, si elle était adoptée chez nous, éliminerait en Afrique du Nord des hautes fonctions administratives tous les Français nés en Algérie qui n’auraient pas passé leur adolescence et une partie de leur jeunesse en France.


« Le souverain, remarquait Ibn-Khaldoun, est un modérateur. » Il est aussi un redresseur de torts. C’est une autre sérieuse erreur que de laisser aux chefs indigènes un pouvoir et une autorité tels que notre contrôle en devienne illusoire.

En 1918 et 1919, les Italiens trouvèrent opportun de combler de faveurs les grands chefs bédouins qui les avaient contraints en 1915 à se réfugier sur la côte. Ils en furent mal récompensés : les grands chefs en usèrent à leur guise dans nombre de points et, sans qu’aucune sanction ultérieure n’intervienne, forcèrent à décamper les résidents locaux avec leurs garnisons.

C’est un art délicat que celui d’utiliser les grands chefs, en leur lâchant la bride, sans diminuer pour cela son prestige.

Ce qu’on a appelé politique « des grands caïds » en Afrique du Nord, et plus particulièrement au Maroc, dans un passé récent, ne correspond heureusement pas à un plan d’ensemble et durable, établi sur des données logiques et visant au définitif. Cette politique est une politique d’expédient, ayant sa source dans les nécessités immédiates du moment, qui seules la justifient (pénurie d’effectifs, insuffisante préparation en vue d’une occupation territoriale). Elle se résume ainsi : la nation conquérante demande aux chefs indigènes locaux, à qui elle suppose de l’influence et sait des moyens d’action matériels, une activité très étendue dans leur rôle militaire et de haute police ; en échange des efforts consentis par ces chefs, et qui les déchargent d’autant des leurs, les représentants de la nation conquérante restreignent leurs pouvoirs de contrôle, se contentent d’une occupation de fait et consentent à fermer les yeux sur les abus et exactions inhérents, en Islam, à l’exercice de tout pouvoir fort non modéré par la crainte.

Une sorte de contrat tacite — do ut des — lie le chef indigène au gouvernement protecteur ; celui-ci se relâche de son rôle de surveillance administrative en proportion du concours qu’il exige par ailleurs du caïd ; le caïd s’appuie sur le pouvoir du conquérant, qui consolide et étend ses privilèges et avantages, et au besoin les défend.

Cette politique est un pis-aller dont l’emploi, suivant le temps et le lieu, — pendant une guerre européenne, par exemple, dans des régions vidées de troupes, — rend de précieux services. Simple mesure d’opportunité, elle ne saurait être érigée en méthode suivie.

Elle rompt le contact entre le peuple conquérant et la masse indigène, devenue sans recours effectif la proie de la clientèle avide qui entoure les chefs locaux. Elle ne justifie pas moralement la conquête. Au malaise que provoque la venue du chrétien s’ajoute le ressentiment venu de l’oppression qu’il tolère et fortifie. Une telle politique hypothèque l’avenir en préparant les ferments de haine et de désordre.