Un voyageur se promenait un jour — c’était avant la guerre — avec un vieux résident du Maroc sur le chemin de ronde entourant la citadelle de Mazagan, d’où l’on domine la mer, le bled et la ville. En considérant ces lourdes tours, ces murailles formidables, tout l’appareil puissant d’une construction féodale d’Occident, il les comparait à nos baraquements de la garnison, en planches et têtes ondulées, qu’on apercevait au loin, si mesquins, si fragiles, et il disait à son compagnon : « Vous me rappeliez tout à l’heure que la masse populaire du Maroc, ainsi d’ailleurs que tout groupement islamique encore fruste, envisage l’installation des chrétiens sur le sol moghrébin comme une épreuve envoyée par Dieu et, comme telle, ayant forcément son terme. Ne croyez-vous pas qu’elle ne fasse ici un rapprochement, guère à notre avantage, entre ce château fort énorme, bâti comme pour l’éternité par les Portugais, symbole, semble-t-il, d’un véritable établissement, et les faibles abris de nos soldats qu’un rien peut détruire ? N’en tire-t-elle pas conjectures défavorables sur la précarité de notre occupation ?
Les Portugais, au bout d’un siècle, songe-t-elle, durent abandonner ces orgueilleux Alcazars ; toute autre entreprise des chrétiens n’est-elle pas vouée au même sort ?
« — Il est possible, répondit l’interlocuteur, mais remarquez aussi les différences. Les Portugais s’accrochaient à ce rivage ; ils ne pénétraient pas dans le pays, sinon pour piller et asservir ; eux, ils campaient vraiment dans leur citadelle ; nous sommes installés dans nos baraques ; nous ne molestons pas les habitants et les laissons vivre à leur guise ; en assurant la sécurité qui permet l’aisance, nous faisons qu’ils éprouvent dans leur pays même un mieux-être qu’ils ignoraient auparavant ; les captant par les liens de l’accoutumance, nous forçons en tout cas à sommeiller, si nous ne parvenons à l’effacer, cette idée d’un exode futur de l’occupant. Ce qui importe avant tout, ce n’est pas l’allure extérieure de l’établissement, c’est la manière dont il est conçu et poursuivi… »
Pour qu’une conquête européenne en pays d’Islam soit durable et vraiment féconde, elle doit se justifier moralement par les avantages de toute sorte qu’elle apporte au pays conquis.
La conquête n’acquerra sur ce terrain nouveau des racines profondes qu’en réalisant chez l’indigène l’implantation d’habitudes nouvelles et en s’efforçant de les maintenir.
La résistance brisée, il s’agit de rendre la soumission définitive, et c’est alors qu’interviennent utilement les procédés de pénétration pacifique ; ils sont le grand secret grâce auquel l’occupant, d’abord subi, est jugé supportable, puis devient par sa présence et l’effet de sa domination la source de bénéfices certains.
Il faut donc donner aux musulmans ce qu’ils réclament raisonnablement et qui correspond à leurs besoins et à leur mentalité.
D’abord la liberté religieuse et le respect de toutes les institutions, coutumes et rites confessionnels.
Encore que la cause paraisse entendue, il faut y insister pour en saisir l’énorme importance. La convention d’Alger du 5 juillet 1830, signée du général Bourmont, mentionne expressément que la religion musulmane restera libre[24].