L’idée de donner une souveraineté locale aux indigènes était bonne en soi-même, mais il fallait poursuivre ce but en réorganisant les djemâas, assemblées communales des seuls indigènes, plutôt que d’élargir encore au sein des assemblées mixtes la fusion de l’élément français et de l’élément indigène.
Il ne faut pas perdre de vue que l’Algérie est directement visée par la propagande bolcheviste et le sera demain peut-être par les menées allemandes. Nombre d’indigènes des ports sont affiliés à la C. G. T., ont fait des grèves de solidarité auxquelles ils ne comprenaient rien et suivi et acclamé le drapeau rouge. Lénine s’est félicité de sa propagande en Afrique du Nord.
Le souvenir des luttes religieuses du Donatisme qui ravagèrent la Berbérie aux premiers siècles du christianisme peut être ici utilement rappelé : le succès de ce schisme provint pour une large part de la vive inclination des Berbères, en embrassant une cause d’ordre spirituel, à manifester leur impatience contre la domination romaine. Les indigènes musulmans n’entendent rien au marxisme ; aussi bien la propagande communiste, en s’adressant à eux, a moins pour objectif de commenter les théories du Capital ou de développer les phases du matérialisme historique que de préconiser la haine religieuse de l’étranger. Il s’agit d’aliéner toutes les populations musulmanes contre les gouvernements capitalistes. Dans ce but, tous les moyens sont bons, même et surtout celui d’exciter le vieux levain d’anarchie et d’insurrection de ces Berbères qui ont supporté et vu disparaître aussi, au cours de l’histoire, tant de dominations étrangères.
Or, ne sait-on pas que lorsque « les problèmes sociaux puisent leur force dans des ressentiments religieux et nationaux, ils ont une force d’explosion incomparable » ? Attendons-nous pour l’avenir à de lourdes complications, si nous abandonnons « notre vieille politique sage et prudente en Afrique du Nord pour nous jeter dans une politique d’utopie, d’idéologie et d’aventure qui pourrait coûter cher à la France et la mener à de véritables désastres ».
A ce propos, on ne saurait trop méditer ces lignes du beau rapport de Jules Ferry, rédigé en 1892 au nom de la commission d’enquête sur l’Algérie : « Assimiler l’Algérie à la métropole ; leur donner à toutes deux les mêmes institutions, le même régime administratif et pénal ; leur assurer les mêmes lois, c’est une conception simple et bien faite pour séduire l’esprit français. Elle a, dans l’histoire de notre colonie, une influence tour à tour bienfaisante et désastreuse ; même aujourd’hui, après nombre d’expériences, il faut quelque courage d’esprit pour reconnaître que les lois françaises ne se transportent pas étourdiment, qu’elles n’ont pas la vertu magique de franciser les rivages sur lesquels on les importe, que les milieux résistent et se défendent et qu’il faut, dans tout pays, que le présent compte grandement sur l’avenir. »
La France, de tout temps, fut le pays des beaux gestes qui servent d’illustration et de prétextes à des développements oratoires ; la guerre n’a pas fait changer et rien ne fera changer, en ce domaine comme en d’autres, le pays des Gaulois et de la Révolution, car un peuple, encore moins qu’un individu, ne peut échapper au fatalisme de son tempérament.
Il y a des actes politiques qui satisfont surtout ceux qui les préconisent et les mettent en œuvre et très peu ceux à qui on les destine.
De ce nombre peut se classer l’institution d’une mosquée à Paris.
Nous avons montré plus haut de quelle circonspection, de quelle adroite tolérance, de quels ménagements effectifs il était indispensable que notre domination s’inspire, en terre d’Islam, dès qu’elle aborde ce domaine de la religion, maîtresse universelle des âmes.