Au Maroc, on a cru ou feint de croire que les interprètes et instituteurs algéro-tunisiens que nous importions seraient de bons agents de pénétration ; on fut bien obligé de se servir d’eux ; d’ailleurs, on n’avait pas l’embarras du choix ; or, on est contraint de reconnaître que, d’une manière générale, on n’a pas eu de pires ennemis de notre influence.
La « politique musulmane » fait donc, en général, fausse route dans le domaine de l’instruction. Qu’on nous entende bien : on ne prêche pas ici l’obscurantisme, mais l’instruction ne doit pas être distribuée et imposée larga manu, comme la quinine ; elle doit être offerte, mise à la disposition des musulmans, nous dirons plus, elle doit être proposée à petites doses, comme une prime et un honneur réservés à l’aristocratie indigène ; ingurgitée à tort et à travers, elle peut devenir un véritable poison pour des intelligences non adaptées ; elle suscite alors la vanité, la paresse, crée des déclassés.
Dans l’esprit de nos idéologues islamisants, l’acquisition des lumières doit pouvoir rendre les indigènes aptes à conquérir la liberté, les droits du citoyen, l’électorat ; le tout considéré comme bien suprême. On ne prend pas garde encore que nous sommes dans une société radicalement incapable, sauf au dire de quelques intrigants ou ambitieux qu’elle peut comprendre, de jouir de ces prétendus avantages. En pays d’Islam, on est toujours dans un monde patriarcal, autoritaire, ou tout au moins très hiérarchisé : il y a le popolo grasso et le popolo minuto, les chefs et ceux qui doivent obéir ; le fonctionnement de la vie sociale repose sur le principe de l’autorité détenue par certains, qui l’ont acquise par la naissance, la possession d’état résultant de quelque coup de force ou la faveur du gouvernement.
Quelle révolution énorme au sein de cette société patriarcale qui n’obéissait jusqu’alors qu’au chef de famille ou au chef de tribu que d’y imposer les principes libéraux et individualistes !
Cette limitation et ce contrôle de l’autorité, cette mise en question (qui viendra vite) de la légitimité elle-même de la domination du peuple conquérant, n’est-elle pas extrêmement nouvelle pour le peuple algérien, mis à part quelques agitateurs ? On ne peut pas mieux préparer soi-même les verges dont on se fera fouetter. Nous avions l’exemple des caricatures de suffrage universel que donnent les consultations électorales de nos vieilles colonies et de l’Inde, des scandales permanents qu’elles entraînent. A quoi bon transporter toute cette misère en Algérie qui en avait été encore exempte ?
Il fallut cependant le tenter.
Issu du sentimentalisme d’une démagogie considérément étendue hors de ses frontières métropolitaines et de l’ignorance exagérée de trop de parlementaires touchant les choses coloniales et islamiques, votée enfin par une poignée de députés présents dans une séance du matin, la loi du 4 février 1919 a, on le sait, un objet double : en premier lieu, elle donne à tous les indigènes autres que les journaliers agricoles ou les ouvriers urbains qui n’ont pas fait de service militaire la faculté d’obtenir de plein droit la naturalisation au titre de citoyen français. En un mot, les neuf dixièmes des jeunes générations peuvent obtenir ad libitum la citoyenneté française. Ce beau cadeau n’a eu aucun succès, comme on pouvait s’y attendre ; c’est une manifestation de notre libéralisme et de nos bonnes dispositions à l’égard des Algériens, un geste noble et platonique, et pas autre chose. « Vous devriez comprendre, disent les notables de la société indigène, qu’il y a incompatibilité absolue à ce qu’un musulman fidèle à sa religion recherche la qualité de citoyen français avec les obligations qui en découlent. Croyez-nous, aucun musulman digne de ce nom n’acceptera de renoncer à son statut, c’est-à-dire à sa loi religieuse, divine, qui est à prendre tout entière et telle qu’elle est. Ce dogmatisme est peut-être fait pour vous surprendre, mais notre loi est d’essence divine et votre loi française est purement humaine. Vous ne pouvez les considérer à un point de vue d’assimilation, ni en rien les comparer. » La seconde innovation de la loi de 1919 remet aux mêmes catégories d’indigènes un droit électoral très étendu. Elle appelle la moitié presque des autochtones à élire les conseils municipaux, les conseillers généraux et les délégués nommés à titre indigène.
Or, la masse de la population n’a jamais rien demandé de pareil ; elle n’en avait ni le goût ni le désir ; l’indigène, nullement préparé à exercer le droit électoral, ne l’a pas réclamé. On ne peut confondre une minorité d’agités ambitieux ou aigris, semi-intellectuels, semi-primaires, se faisant, à dessein ou non, illusion sur la mentalité de leurs coreligionnaires avec les couches profondes de la population ; celles-ci n’ont pas la notion du contrôle et la discussion de l’autorité ; elles veulent la justice du beylik, c’est-à-dire du gouvernement, mais elles n’ont jamais pensé à lui dicter leurs volontés. A ces mentalités inévoluées encore, Il fallait cependant d’urgence remettre l’arme du bulletin de vote comme récompense à l’acceptation de l’impôt du sang. L’immense majorité n’y comprit rien ; les joies du scrutin devaient être sans saveur pour des gens admettant jusqu’à ce jour sans discussion le principe d’autorité ; ils n’appréciaient que l’article 14, article qu’on fut obligé de remanier, qui permettait aux électeurs conscients l’achat d’armes à feu.
Cependant les élections eurent lieu. Elles se traduisirent d’un mot : elles furent faites contre l’administration ou, plus exactement, contre les candidats supposés patronnés par elle et contre toute francisation. Les naturalisés furent battus à Alger ; ils furent combattus comme renégats ; on les jugea trop voisins de nous, mal qualifiés par conséquent pour faire triompher les âpres revendications d’un programme qui ne tendait à rien moins qu’à amoindrir ou même à ruiner la souveraineté française. Nulle part la masse des indigènes n’a donné l’impression qu’elle appréciait un libéralisme dépassant son entendement. Le parti des Vieux-Croyants, soutenu par les familles maraboutiques, plutôt hostiles à notre influence, l’a emporté sur toute la ligne.
La concession du droit de vote aux indigènes, dans les conditions où il fut établi, avec un cadre électoral trop large, peut, en temps de crise, permettre à des agitateurs de manier dangereusement les masses indigènes, cette innovation paraît donc, dès le début de son application, ne servir en rien la cause française.