Caliban. — Vous m’avez appris à parler et le profit que j’en retire est de savoir comment vous maudire. La peste rouge vous tue !
Shakespeare. La Tempête.
Rien de trop, dit la sagesse antique et de toujours. Et d’autre part, ne forçons point notre talent. Accordons aux musulmans ce qu’ils demandent et satisfaisons à leurs souhaits justifiés, tacites ou exprimés. N’allons pas au delà ; cette erreur psychologique serait une source de graves fautes politiques dont nous serions les premiers punis.
Il ne faut pas donner aux musulmans ce qu’ils ne demandent pas et qui ne correspond ni à leurs besoins ni à leur mentalité.
Or, il est beaucoup de ces présents d’Artaxercès dont on veut à toute force faire cadeau aux musulmans, alors qu’ils les goûtent médiocrement. On s’étonne qu’ils ne soient pas pleins de gratitude pour ces beaux dons inutiles. On part, comme toujours, des généreux et absurdes principes révolutionnaires venus par fil spécial de Sirius à la Terre dans la substance grise de terribles logiciens. Les êtres humains sont partout identiques ; il n’y a entre eux que différences de développement ; par conséquent, la « mission civilisatrice » des peuples évolués est de faire parvenir au même point de progrès des peuples prétendus arriérés. Et le meilleur moyen d’éducation, n’est-ce point de les assimiler pour que, du contact, des habitudes et des idées, de la pratique des mêmes mœurs politiques, surgisse la fusion désirée ?
Un principe aussi erroné ne peut être qu’une source jaillissante d’erreurs. La civilisation musulmane n’est pas seulement « arriérée » par rapport à la nôtre, il n’y a pas seulement différence de degré ou de niveau, un trou dans la durée à combler hâtivement (et quand cela serait, quel danger encore de brûler tant d’étapes !) ; il y a différence de nature dans sa forme et sa contexture mêmes ; de part et d’autres, modes de représentation et catégories de l’entendement ne sont pas les mêmes.
Par suite, quels troubles profonds ne va-t-on pas apporter dans les esprits musulmans, où tout est fixé par l’usage et l’hérédité, par le milieu, l’état social, en leur imposant des façons de voir, de juger et d’agir, alors que, sauf quelques rares individualités, ils ne possèdent pas la même manière de sentir et de « réagir » que nous.
Néanmoins, nos politiciens ne sont point embarrassés de pareilles considérations, sans doute jugées réactionnaires. Ils se sont persuadé qu’il fallait, pour faire de nos protégés musulmans nos amis et presque des nationaux, les instruire. La clarté des notions acquises dissiperait les préjugés et les erreurs, faciliterait les rapprochements, éclaircirait tous malentendus. Bourde écrivait dans le Temps, en un style et avec des images dignes d’Homais, des phrases de ce genre qu’on ne peut qualifier que du nom même de leur auteur : « L’enseignement des indigènes est la clef de voûte de notre œuvre au delà de la Méditerranée. De lui dépend l’avenir de notre action elle-même, car ce n’est que par l’instruction que la France peut espérer absorber les quinze millions d’indigènes qu’elle va désormais porter logés dans ses flancs. »
Et feu Albin Rozet, qui fut un parlementaire digne et laborieux, mais dont les idées sur la politique musulmane étaient à la fois les plus absolues et les plus saugrenues (ce qui va assez bien ensemble), déclarait hautement : « Le jour où notre Nord-Africain parlera français, il sera véritablement une terre française et un prolongement de la patrie. Il sentira et pensera comme la France. »
Ainsi l’on parsema d’écoles l’Afrique du Nord. Il y a plus de vingt-cinq ans que ce mouvement de « fureur scolaire » a commencé de sévir ; on peut donc en voir les conséquences, qui ne sont pas des plus fameuses. L’expérience, d’une manière générale, a montré que plus les indigènes avaient acquis de culture française et davantage ils avaient tendance, en secret ou ouvertement, à nous haïr ; cette constatation, évidemment décevante, vient de l’avis unanime de ceux qui ont observé sans parti pris les résultats offerts. En 1886, le Gouverneur général de l’Algérie le reconnaissait loyalement. « L’expérience, disait-il, tend à démontrer que c’est quelquefois chez les indigènes à qui nous avons donné l’instruction la plus étendue que nous rencontrons le plus d’hostilité. » Et M. Louis Vignon, signalant le fait, d’ajouter : « C’est presque toujours parmi les anciens élèves des écoles primaires que l’Administration rencontre des opposants, réclameurs, fabricants de faux papiers. D’autre part, si l’on voit encore en Algérie, où les esprits sont murés, donc peu curieux d’acquérir, très peu de « jeunes », ceux-ci, loin d’être ralliés et sûrs, sont généralement ennemis. Leurs journaux en témoignaient avant la guerre ; leur abstention, à l’heure des engagements volontaires, l’a souligné. Un certain nombre d’instituteurs indigènes réclament âprement les droits électoraux, discutent l’autorité. Passez la frontière : depuis longtemps on jugeait pour ennemis la plupart des « Jeunes-Tunisiens ». Bien qu’ils fussent très prudents et très habiles, ils se sont découverts une première fois lors des incidents de 1912, une seconde fois pendant la guerre[30]. »
[30] Vignon, Un programme de politique coloniale. Plon, 1919, p. 526. « L’expérience de l’Inde avec sa classe encombrante de babous ou lettrés aurait pu nous servir ; ce ne sont que des arrivistes forcenés, écrivait lord Curzon, animés de la haine la plus profonde non seulement contre tous les Anglais, mais contre tous les Européens, prêts à toutes les destructions pour satisfaire leur vanité exaspérée… Au point de vue politique, les agitateurs professionnels sont ceux qui ont fait leurs études en Angleterre et qui s’inspirent des principes de la liberté politique sans être devenus capables d’en apercevoir les difficultés et d’en saisir les contradictions. »