Outre une grande aptitude aux idées générales par quoi l’on domine les détails de la besogne journalière, de la persévérance et du caractère, il faut en même temps une connaissance de l’indigène ne s’acquérant qu’à l’usage, une sympathie vers lui, un effort constant de compréhension et de patience, à la fois de la bonhomie et de l’énergie ; en un mot, une gentillesse grâce à laquelle se crée le lien moral et qui est une qualité bien française.

Le sens de l’indigène musulman est souvent difficile à acquérir ; il y a là toute une psychologie à reconstituer pour savoir ce qui le touche et le séduit, ce qui le choque et le rebute, d’autre part, et qui varie suivant les classes sociales, les régions, les milieux ruraux ou urbains.

Comprendre les aspirations, les vrais besoins, les faiblesses des populations avec qui l’on a affaire est la première démarche à instituer, puis faire la balance entre leurs qualités et leurs défauts, les tenir en main tout en évitant les tracasseries inutiles, exige une variété de dons qu’il n’est pas donné à quiconque de posséder en un jour. Asseoir son prestige d’abord par une grande dignité d’attitude et de vie, puis par un mélange de distance et de familiarité, de jugement sévère et de cordialité, dosage indispensable dans des sociétés sommairement hiérarchisées, tout cela est la marque d’un vrai chef.

Le plus grand bienfait à accorder aux indigènes est de les pourvoir de chefs locaux administrateurs ou contrôleurs qui les comprennent, les aiment sans en être les dupes et avec lesquels ils se sentent en confiance.

On a vu, dans les premières années du Protectorat du Maroc, comme autrefois en Algérie, des populations pleurer assez sincèrement le départ de chefs militaires ou civils qui avaient su acquérir leur sympathie ; ces chefs étaient en général les plus justes, mais aussi les plus sévères et les plus énergiques.

Il est donc souhaitable que le chef qui réussit, demeure longtemps au même poste. Le musulman n’aime pas les figures nouvelles. Si elles se succèdent par trop, il ne se livre plus, se replie sur lui-même ; le lien moral se dissout, au grand dam de l’œuvre poursuivie, et il ne se renoue ensuite que difficilement.

La cause essentielle des mésaventures espagnoles au Maroc vient de ce malentendu fondamental entre l’indigène et l’occupant ; ce dernier considère l’autre comme un ennemi héréditaire ; il ne fait rien pour le gagner après l’avoir réduit ou bien ses avances sont maladroites et prises en mauvaise part ; il creuse le fossé au lieu de l’aplanir ; il heurte sans cesse le soumis de la veille, jusqu’au jour où du foyer mal éteint l’incendie éclate. Les expéditions coloniales ne s’organisent pas aujourd’hui comme au temps de Pizarre. En méprisant son adversaire, en ne se souciant ni de ses besoins ni de sa mentalité, en ne faisant rien pour le gagner, on n’aboutit qu’à de graves échecs.

Cet exemple fâcheux mis en parallèle avec la plupart de nos réussites atteste que la durée et la solidité d’un établissement européen en terre d’Islam sont en raison directe de la valeur intellectuelle et morale des hommes, à tous les degrés de la hiérarchie, qui ont la charge de l’établir, puis de la maintenir.

Elles dépendent aussi de la façon dont ces hommes ont compris leur rôle, lequel est, pour une grande part, de rendre sans cesse visible et palpable, aux yeux des musulmans, l’utilité et les avantages matériels dus à notre présence et à notre action, en allégeant autant qu’il est possible les contraintes obligatoires et pénibles qui en sont la contre-partie inévitable.

CHAPITRE V
LES BIENFAITS PÉRILLEUX