Après lui et Ba-Ahmed, l’extraordinaire régent de la minorité d’Abd-el-Aziz, à l’énergie débordante et la main de fer, tout s’écroula.

L’argent rentrait mal ou pas du tout ; comme les besoins devenaient plus grands, l’Europe voulut bien consentir des emprunts, mais à la condition de prendre des gages et de s’implanter. C’est ainsi que le Maroc, anachronisme étonnant au dix-neuvième siècle et aux portes de l’Europe, perdit son indépendance, qui ne lui rapportait d’ailleurs que ruine et confusion.

Le premier soin du Protectorat français fut de mettre de l’ordre dans les finances, d’organiser l’impôt sur des bases rationnelles, de le percevoir à dates fixes et de restreindre, dans la mesure du possible, les motifs d’exaction.

L’apport d’une sécurité véritable alla de pair avec l’assainissement du maquis financier. Quand notre protectorat s’est installé au Maroc qui venait de subir une longue période de dissolution interne et de troubles, où les biens et les personnes étaient sans cesse menacés, l’heureux effet de notre présence et de la police qu’elle comportait fut tel qu’il dissipa beaucoup de préventions contre la venue des chrétiens. Aujourd’hui, parmi le bled siba encore réfractaire, le seul argument, le seul apprécié en tout cas, en faveur de notre intervention dans le pays, est bien précisément celui de cette sécurité que nous apportons dans nos fourgons.

Après la sécurité vient le bien-être matériel : aménagement de routes, par suite facilité extrême des communications, forage de puits, distribution d’eau, soins médicaux ; bref tous les avantages que livre, à côté de tant de maux, la civilisation moderne. L’indigène musulman, et surtout au Maroc, est très utilitaire ; il ne vise que le concret et ce qui lui sert. On l’oublie trop souvent en croyant le combler de bienfaits théoriques, dont il se moque quand il ne s’en sert pas contre nous. Il y a une quinzaine d’années, un des rares Européens qui habitaient une ville du Maroc, s’avisant de sortir à bicyclette, faillit être lynché par la population, laquelle s’émut de cet objet plus nouveau qu’un chameau. Peu de temps auparavant, un médecin français fut assassiné dans cette même ville, parce qu’on croyait qu’il était chargé d’installer la télégraphie sans fil, supposée source de calamités. A l’heure actuelle, les Marocains aisés ont leur auto, qu’ils conduisent parfois eux-mêmes, usent du téléphone, de la lumière électrique et de toutes les commodités dues au génie mécanique du roumi.

Sécurité, jouissance paisible d’une paix enfin acquise et de ses divers agréments supposent l’exercice régulier de la justice. La justice en pays d’Islam est un fruit rare ; d’un bout à l’autre des terres musulmanes, de Chiraz à Mogador, la vénalité sévit et l’arbitraire et le déni de justice en vue du profit ; tant dans la justice pénale que dans la justice civile, caïds et cadis rivalisent ; tout s’arrange avec de l’argent, au mépris de toute équité et foi jurée ; ce sont combinaisons appelées là bakchich et ici fabor.

« L’argent est un maître ; il ne laisse pas de non à la parole », dit un proverbe chleuh du Sous. Aussi a-t-on vu avec quel empressement et souvent au prix de quels sacrifices les indigènes en pays de capitulations se précipitaient vers la protection étrangère du roumi, par ailleurs exécré, qui les soustrayait à la manière par trop intéressée de leurs juges naturels.

Comme tous les peuples primitifs, Algériens et Marocains ont le sentiment de la justice, qu’ils sont incapables par ailleurs, livrés à eux-mêmes, d’exercer. Cependant, la vraie formule n’est pas de donner aux musulmans des juges européens, la plupart du temps ignorants à la fois de la loi musulmane et de son esprit, des coutumes locales, de la langue. Il faut leur laisser leurs juges naturels, mais soigneusement les choisir et les surveiller.


L’ensemble des avantages qu’une installation européenne apporte dans un pays musulman peut se définir ainsi : faire vivre la société indigène dans son atmosphère morale traditionnelle, mais épurée de ses misères, y maintenir les cadres naturels, amendés et contrôlés en vue d’une amélioration générale des conditions de vie en usage. Cette œuvre nécessite, chez ceux qui ont la charge de la mener à bien, des qualités nombreuses et variées.