L’organisation financière pouvait offrir à peu près ce tableau. Le caïd, institué par le sultan, après hommage pécuniaire rendu en proportion de l’importance de sa charge, tire de ses administrés le plus d’argent possible, et par tous les moyens. De l’argent ainsi récolté, il fait deux parts : l’une pour lui, l’autre, accompagnée d’une comptabilité fantaisiste, pour le Trésor, dit public. Il est bien certain qu’une tendance vive l’incite à arrondir la sienne et à diminuer celle du makhzen. Dans ce cas constaté, ou deviné seulement, l’arbitraire étant de règle, la destitution, l’emprisonnement et la confiscation des biens s’ensuivaient. Le sultan faisait convoquer le caïd à Fez ou à Marrakech, et, là, ces aimables surprises étaient notifiées au fonctionnaire à l’excessif appétit ; l’exécution suivait sans délai ; les « contribuables » dépouillés n’étaient pas remis en possession de leurs biens, mais ils étaient fort contents tout de même de voir la justice du sultan châtier le coupable.

Pour éviter cette disgrâce lourde, puisqu’il y perdait à la fois sa fonction, sa liberté et sa fortune, le caïd s’efforçait-il de satisfaire aux exigences du makhzen sans trop faire tort à celles de sa propre avidité, en pressurant un peu davantage ses administrés ? Ceux-ci, excédés, se soulevaient, brûlaient et pillaient la demeure du tyranneau, lequel était bien heureux quand, par une fuite opportune, il pouvait échapper à un massacre certain.

Le pouvoir d’un caïd dans sa tribu sous l’ancien makhzen était un pouvoir absolu, tempéré cependant par deux alternatives, en cas d’abus : la confiscation venue d’en haut, la révolte surgie d’en bas.

Le makhzen, au reçu de la nouvelle d’une sédition qui le privait d’un fidèle serviteur, sans autrement s’en émouvoir, acceptait d’un autre candidat au caïdat une forte provision, l’instituait, et le nouveau promu recommençait à ses risques et périls le jeu subtil de faire fortune sans éveiller les susceptibilités de la cour et les réactions du populaire. Il fallait évidemment du doigté.

Le Trésor n’était constitué qu’au profit du sultan et de son entourage. Le pays n’en bénéficiait nullement. Les travaux publics étaient inexistants ; aucun plan suivi et de longue haleine, d’amélioration ou d’utilité générale ne voyait jamais le jour.

A ce régime, il n’était point surprenant que les tribus des pays de montagne, où les faibles armées du sultan ne pouvaient s’aventurer qu’occasionnellement, ne voyaient aucun avantage à reconnaître cette autorité du makhzen dont le poids était lourd et le bénéfice fort peu certain.

Le particularisme des groupements berbères au rudiment d’organisation mi-démocratique, mi-soviétique s’accommodait à merveille de cette absence de joug.

Un passage d’Ibn-Khaldoun traduit bien leur état d’esprit : « Une tribu s’avilit qui consent à payer des impôts et des contributions. Une tribu ne consent jamais à payer des impôts tant qu’elle ne se résigne pas aux humiliations. Les impôts et les contributions sont un fardeau déshonorant qui répugne aux esprits fiers. Tout peuple qui aime mieux payer ces tributs plutôt que d’affronter la mort a beaucoup perdu de cet esprit de corps qui porte à combattre ses ennemis et à faire valoir ses droits[29]. »

[29] Prolégomènes, 297.

Moulay-Hassan, le dernier grand sultan du Maroc indépendant, passa la moitié de sa vie à cheval, à guerroyer dans tous les coins de son empire pour maintenir ses tribus dans le devoir et mater leurs velléités de dissidence.