« Depuis trois ans que je réside dans un poste de pays berbère, nous disait un contrôleur civil du Maroc, j’ai vu l’évolution s’accomplir pour ainsi dire sous mes yeux ; le nombre des écoles coraniques a quadruplé dans les douars depuis l’occupation ; celui des néophytes pratiquant toutes les obligations rituelles a augmenté dans les mêmes proportions, et les progrès continuent sans cesse.

Au temps de la siba, le Berbère vivait en quelque sorte en vase clos dans sa tribu d’origine ; ses seules relations normales avec les citadins s’exerçaient par le pillage des voyageurs. Actuellement, la nécessité de vendre et d’acheter aux gens des villes, qui circulent librement et sans danger dans les campagnes naguère infestées de bandits, contraint le Berbère à connaître la langue et même, pour n’être pas dupe dans les contrats, l’écriture arabe.

La religion musulmane suit naturellement. Elle est la religion qui est la plus proche dans l’espace et la plus proche aussi dans le domaine moral. La paix française facilite son extension ; il y a là une évolution presque fatale que nous ne pouvons songer sérieusement à combattre par des palliatifs dérisoires : création d’écoles purement françaises que fréquente une douzaine d’enfants, transcription en français des décisions de djemâas sur des registres ad hoc (ce dernier procédé d’ailleurs irréalisable pratiquement).

Enfin la religion arabe constitue-t-elle aussi peut-être pour ces autochtones qui ont lutté en vain contre l’envahissement de l’étranger une protestation intérieure, un dernier refuge, inviolable celui-là, et que nul ne leur arrachera.


Après la liberté religieuse, bienfait en quelque sorte négatif mais capital, puisqu’il conditionne la sécurité et le maintien de notre établissement, la grande valeur positive qu’apporte notre venue réside dans l’instauration de l’ordre au moyen d’un gouvernement et d’une administration réguliers.

Les populations musulmanes ont été caractérisées jusqu’à ce jour, tout au moins en Afrique du Nord, par leur longue impuissance à se diriger elles-mêmes.

« Une réorganisation administrative dans un pays musulman n’est possible, écrit lord Milner dans son fameux rapport sur l’Égypte, que si elle est imposée du dehors… Les puissances européennes, en respectant les institutions séculaires pour lesquelles les populations musulmanes conservent un attachement religieux, peuvent en obtenir, par un contrôle incessant, un fonctionnement régulier et honnête. »

L’exemple du Maroc vient encore naturellement à l’esprit, car il est le plus récent et le plus curieux. L’histoire du Maroc est celle d’une entité géographique et politique créant l’illusion d’un empire aux yeux de l’ignorance européenne, mais d’un empire où le désordre intérieur, existant comme la variole ou le typhus à l’état endémique, compromettait sans cesse l’autorité du souverain. Cet état d’anarchie n’offrait de rémission qu’autant que l’émir couronné montrait de l’activité et de la poigne.

Les limites des territoires soumis s’étendaient alors pour se réduire aussitôt que Sa Majesté ne guerroyait plus. Le sultan et son makhzen (vizirs à ses côtés, caïds dans les tribus) ne faisaient qu’assurer un semblant de sécurité et de justice, d’ailleurs payé chèrement.