Dans le horm de Moulay-Idriss, à Fez, il y a quelque quinze ans, il était de coutume de dire que les bêtes de somme, les juifs et les chrétiens ne pénétraient pas.
Ces derniers ont forcé la consigne ; aujourd’hui, touristes de toute catégorie circulent librement autour du sanctuaire, jetant de la porte vers l’intérieur un regard rapide et profane.
Certes, s’ils sont attentifs, ils peuvent surprendre chez les fidèles qui les coudoient des visages hostiles ou une indifférence glaciale chargée de mépris. Dans cette étrange cuve que sont les souks de Fez, groupés autour de Karaouyne, Sorbonne du moyen âge musulman, les plus farouches instincts de lucre se mêlent aux élans de la mysticité et le bruit du trafic ne parvient pas à étouffer celui des prières. La religion, l’allure formelle de la vie, l’idéologie, tout repousse là l’Occidental qui passe ; sur lui pèse une réprobation qu’on sent unanime. Mais contre lui nul prétexte n’est donné d’esquisser un geste qui soit un signe de révolte légitime, encore qu’en nul autre lieu peut-être de l’Islam ne s’aperçoive mieux la barrière infranchissable qui sépare le véritable musulman du chrétien, croyant ou non, et qu’il serait folle présomption de croire détruire un jour prochain.
L’Islam étant dans son génie profond une puissance contraire à nos désirs, à nos aspirations, à nos tendances, qu’on peut apaiser et calmer sans songer à la réduire jamais, il est bien évident que notre intérêt est d’éviter, dans la mesure du possible, sa propagation chez les peuples soumis à notre empire.
Cette politique dont l’usage a reconnu la sagesse ne fut pas toujours suivie. Au Sénégal, Faidherbe et ses successeurs ont cru qu’il convenait, pour élever le niveau des sociétés fétichistes, de favoriser l’expansion musulmane et la propagande de ses missionnaires. L’histoire si souvent sanglante de la colonie a montré les méfaits que pouvait causer le fanatisme chez des populations primitives.
Comme on l’a justement observé, un marabout hostile est cent fois plus dangereux que n’est utile un marabout bienveillant.
La même erreur fut suivie en Kabylie, très faiblement islamisée au début de la conquête et que nous crûmes civiliser, rapprocher de nous en y répandant l’enseignement musulman ; or, nous n’eûmes pas à nous en louer.
L’expérience acquise nous a servis en quelque mesure au Maroc où l’on a estimé très sagement que nous n’avions nul intérêt à islamiser les Berbères des montagnes et à changer leur xénophobie native en fanatisme acquis. On se garda d’y répandre l’instituteur algérien et les écoles franco-arabes.
En dépit de cette heureuse abstention, il faut reconnaître que l’islamisation des Berbères se poursuit très rapidement depuis l’occupation française, par suite du contact politique que la conquête progressive du bled siba crée entre lui et l’ancien pays makhzen, très arabisé. L’extrême facilité des communications, l’accroissement des transactions font que les Berbères se mettent vite à la langue arabe en même temps qu’à la religion musulmane, laquelle leur est immédiatement accessible en leur qualité de peuples primitifs. Comme le remarque A. Comte : « Toute religion, surtout à popularité très prononcée, doit évidemment s’apprécier en dynamique sociale, suivant la manière dont elle était habituellement entendue par les masses et non d’après le sens plus raffiné qu’ont pu y attacher secrètement quelques initiés. »