L’exemple de l’œuvre accomplie au Maroc peut être utilement cité. Ne rien changer en apparence ; laisser subsister toutes les manifestations extérieures auxquelles le peuple des villes et des campagnes tient tant, qu’elles soient orthodoxes ou simple vestige des anciens rites païens ou magiques (procession d’Aïssaouas, carnaval de l’Achoura, moussems ou pèlerinages locaux) ; augmenter sans ostentation l’éclat des grandes fêtes traditionnelles (Aïd el Kebir, Aïd Seghir, Mouloud) par la reviviscence des protocoles anciens, par des gratifications données à nos serviteurs ou à nos fonctionnaires indigènes ; interdire aux Européens, pour éviter tout incident, l’entrée des mosquées, bref montrer que notre présence ne gêne en rien les traditions du passé, même les plus infimes ; au contraire que, grâce à la paix et à la sécurité revenues, les cérémonies diverses attirent davantage d’adeptes et de plus loin, en un mot et pour tout résumer : quieta non movere, il y a les grandes lignes d’un programme jusqu’ici appliqué avec succès et à quoi rien ne semble devoir être changé[28].

[28] Voir [note IV] à la fin du volume.

On peut en outre s’efforcer d’acquérir, par le jeu de l’intérêt, la neutralité, sinon la bienveillance des personnages religieux, professeurs ou lettrés, au moyen d’offrandes ou de sinécures adroitement distribuées par l’intermédiaire d’un organisme indigène, afin de ménager des susceptibilités d’ailleurs légitimes.

Par contre-partie de cette attitude favorable, il sera opportun d’exercer un simple droit de regard sur l’enseignement musulman, de manière qu’il ne devienne pas un foyer de fanatisme et de haine contre le conquérant.

La réorganisation des habous au Maroc, suivant les principes traditionnels en vigueur autrefois et que les malheurs des temps avaient seuls effacés, peut être proposée comme un modèle des bienfaits du Protectorat en matière de politique religieuse.

Durant la période de confusion et d’extrême anarchie qui précéda l’installation du Protectorat au Maroc, les biens habous furent dilapidés. L’exemple venait de haut : sous le règne des deux derniers sultans, leur entourage immédiat, les vizirs, les conservateurs ou nadirs pratiquèrent avec un entrain remarquable les détournements, les destructions d’archives et toutes collusions utiles pour s’approprier les fondations pieuses ou en trafiquer.

Les revenus des habous destinés à alimenter les budgets du culte, de la justice et les bourses d’étudiants étaient devenus dérisoires ; aussi les mosquées tombaient-elles en ruines ; les médersas se vidaient et les cadis, non appointés, se rattrapaient sur le disponible des justiciables.

L’objectif du Protectorat fut, en suivant simplement le droit légal et coutumier indigène, de remettre sur pied toute une administration naguère organisée suivant ses principes traditionnels, en la contrôlant. Notre venue et notre action ayant eu pour résultat de faire cesser la gabegie et le gâchis furent considérées en ce domaine comme un événement heureux par l’opinion indigène.

Le rôle du conquérant chrétien, en l’occurrence, fut celui de l’esprit caché qui meut tous les ressorts ; ceux-ci agissent, on ne voit qu’eux, l’impulsion qui les anime est invisible.

Certains s’étonnent que, malgré cette attitude si amicalement libérale, davantage : digne et respectueuse envers la religion des musulmans, nous ne soyons pas aimés d’eux, tout au moins en Islam primitif. On oublie qu’il est déjà bien beau que nous soyons tolérés.