Les constatations de M. Jules Cambon venaient elles-mêmes quelque cinquante ans après celles de Tocqueville, dont le beau rapport du 24 mai 1847 sur les crédits extraordinaires demandés par l’Algérie est empreint d’un si haut esprit politique. Le mal de notre opposition dangereuse, bien que passive en apparence, au libre exercice de l’Islam, y était pour la première fois nettement signalé.

« Autour de nous, écrivait-il, les lumières se sont éteintes, le recrutement des hommes de loi et des hommes de religion a cessé, c’est-à-dire que nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître. » Et il ajoutait : « Ne forçons pas les indigènes à venir dans nos écoles, mais aidons-les à relever les leurs, à multiplier ceux qui enseignent, à former des hommes de loi et des hommes de religion, dont la civilisation musulmane ne peut pas plus se passer que la nôtre. »

« Les passions religieuses que le Coran inspire nous sont, dit-on, hostiles, et il est bon de les laisser s’éteindre dans la superstition et dans l’ignorance, faute de légistes et de prêtres. Ce serait commettre une grande imprudence que de le tenter. Quand les passions religieuses existent chez un peuple, elles trouvent toujours des hommes qui se chargent d’en tirer parti et de les conduire. Laissez disparaître les interprètes naturels et réguliers de la religion, vous ne supprimerez pas les passions religieuses, vous en livrerez seulement la discipline à des furieux et à des imposteurs[27]. »

[27] Tocqueville signalait dans son magistral rapport un mémoire du général Bedeau faisant connaître qu’à l’époque de la conquête en 1837 il existait à Constantine des médersas réunissant de 600 à 700 élèves. Dix ans plus tard, le chiffre des étudiants était réduit à 60 et celui des msids (écoles primaires musulmanes), de 90 passait à 30.

On réagit contre le mal signalé par Tocqueville par le décret du 30 septembre 1850 qui reconstituait les médersas pour former des candidats aux emplois dépendant des services du culte, de la justice, de l’instruction publique et des bureaux arabes.

Il paraît donc à peu près certain que la décadence des institutions musulmanes et, d’autre part, le médiocre succès de nos tentatives pour les réorganiser sous notre égide, ont provoqué, dans la deuxième partie du dix-neuvième siècle et jusqu’à nos jours, une exaltation populaire du sentiment religieux d’autant plus forte que celui-ci, sans être persécuté à proprement parler, se trouvait à tout le moins comprimé.

D’où cette extraordinaire floraison dans toute l’Afrique du Nord du culte maraboutique, avec ses zaouïas et ses khouans, dont l’évident résultat fut de renforcer la solidarité musulmane, grâce au réseau serré et sans cesse accru de ses relations. « Dans le passé de l’Islam, note Jules Cambon, tous les pouvoirs établis ont été les adversaires de ces prédicateurs antisociaux, et c’est là qu’apparaît la faute que nous avons commise en détruisant à peu près consciemment toutes les forces sociales qui pouvaient subsister dans le monde musulman, parce que ces forces sociales, par leur nature même, étaient hostiles à ces forces religieuses indisciplinées. »

C’est une grave erreur de croire qu’à notre contact la religion musulmane disparaît lentement. Elle a tendance, au contraire, à se raidir dans ses rites essentiels et à prendre davantage conscience d’elle-même en s’opposant à une religion voisine. Les élections d’Alger en 1919 nous ont encore une fois montré l’influence effective des marabouts et des sociétés secrètes ainsi que la répugnance de la masse musulmane à dessiner la moindre manifestation orientée dans le sens d’une européanisation éventuelle. Les Jeunes-Algériens ne sont encore qu’une minorité infime auprès des Vieux-Croyants.

La religion musulmane est donc un fait majeur, dominant toutes les réactions sociales des peuples où elle règne en maîtresse. Aucune de ses manifestations ne doit être négligée. Elle est une force puissante et, en face de l’Europe, une force ennemie ; ennemie des mœurs, des habitudes politiques, de la présence même de l’étranger impie et exécré.

La surveiller, mais sans paraître y toucher, dériver habilement les tentatives et les efforts de ses fidèles les plus ardents, avec infiniment de mesure et de discrétion ; la conserver pour mieux l’endormir, devient une nécessité impérieuse pour toute nation européenne exerçant une domination en pays d’Islam.