« Votre intention est bonne… Mais, voyez-vous, nous préférerions passer inaperçus à Paris et qu’on n’y cherche pas, malgré nous, à nous y être agréables, plutôt que de nous voir, sur les quais d’Alger, dans les rues de Tunis ou sur les places de Casablanca, traiter impunément de « sale bicot » par le Maltais fraîchement débarqué, l’Espagnol néo-Français ou le petit juif en jaquette.
« Si vous voulez que nous nous sentions chez nous quelque part, eh bien ! que ce soit dans le pays de nos pères et non dans le tumulte de votre capitale, où nous serons toujours, certes, des passants amis, mais enfin des passants. »
CHAPITRE VI
LE ROLE FRANÇAIS EN ISLAM
Débarrassée et comme épurée de cette islamomanie dangereuse qui brouille la netteté de sa vision, la France doit avoir à l’égard de l’Islam une attitude inspirée par des raisons positives. Si la grande masse française est encore malheureusement indifférente aux questions coloniales, sans voir ni comprendre que le salut d’un peuple à faible natalité réside dans l’utilisation de toutes les forces vives de son empire d’outre-mer, elle est aussi ignorante de tout ce qui concerne de près ou de loin l’Islam, autre puissance d’action susceptible de servir aux fins nationales et, d’une manière générale, à la civilisation tout entière.
La politique à suivre en Afrique du Nord et d’une manière générale en Afrique musulmane française doit se manifester aussi prudente que ferme. Le rôle de la France est là d’un tuteur et d’un guide ; il est de gouverner. Le memento tu regere est un principe qui s’y impose imprescriptible. Les applications prématurées d’un libéralisme livresque y seraient infiniment dangereuses. On n’est respecté en Orient qu’autant qu’on est le maître et que l’autorité dont on est investi s’y montre efficace.
Les peuples que nous régissons ne sont pas encore assez mûrs pour diriger eux-mêmes leurs destinées avec sagesse et profit. Les masses, trop mal dégrossies, n’ont jamais compris l’exercice des libertés que pour satisfaire à l’esprit de passion et d’intrigue ou pour opprimer les peuples plus faibles. L’élite même, ou ce qu’on est convenu d’appeler telle, n’envisage le pouvoir que pour les bénéfices qu’il peut procurer. Aussi toutes les mesures de libéralisme intempestif, à la fois sans utilité profonde et pour nous et pour le peuple auquel elles s’appliqueraient, n’offriraient d’intérêt que pour ceux qui formeraient le souhait d’ébranler notre domination.
La meilleure politique à préconiser pour longtemps en Afrique du Nord sera celle qui, tout en assurant aux indigènes, dans les plus larges proportions, la prospérité, la sécurité, la liberté des coutumes religieuses et locales, bienfaits nécessaires, demeurera impitoyable pour les fauteurs de désordre et les pêcheurs en eau trouble.
Il n’y a qu’une alternative. Nous devons être les maîtres, maîtres discrets, attentifs à ne pas froisser, défendant les indigènes contre leurs oppresseurs naturels, être les maîtres ou nous en aller.
Il est toutefois certain qu’au fur et à mesure qu’un pouvoir effectif est susceptible d’être confié aux peuples protégés, il nous appartiendra de le leur accorder, mais sans précipitation, avec toutes les gradations nécessaires pour en éviter le mauvais emploi ou l’abus. La loi de 1919 en Algérie, dont nous avons parlé, répondait à une louable intention ; mais, faute d’une préparation suffisante chez les diverses classes de la population indigène qui devaient en profiter, son application s’en trouva faussée et son résultat d’ensemble fâcheux.