C’est à ce souci d’une transition indispensable, d’un apprentissage graduel dans la conquête des franchises que répondait le langage tenu par M. Millerand, en 1922, lors de son voyage en Algérie, devant un auditoire indigène : « Je ne serai démenti par personne si je dis que les indigènes ont vu, au fur et à mesure que la colonisation s’installait, se fortifiait, s’asseyait plus sûrement, leur situation à tous les points de vue, intellectuel et moral, grandir et s’améliorer. Nous entendons continuer dans le même sens en les faisant eux-mêmes juges des retards que certains prétendent être apportés à quelques réformes. Ces délais, nous pensons qu’ils sont prudents et nécessaires, parce que, je l’ai dit et je le répète, il y aurait quelque chose de pis que de ne pas aller vite : ce serait, en allant trop vite, de déchaîner des régressions redoutables dont nul ne peut mesurer la gravité. »
Les récentes réformes de Tunisie, davantage opportunes en un pays plus évolué, ont fait leur part équitable aux véritables besoins d’une population déjà rompue à nos méthodes en même temps qu’elles attestaient le néant des tapageuses réclamations d’une minorité d’agitateurs. La création des conseils de caïdat, l’institution du grand conseil, ont accordé aux indigènes une représentation ayant un droit de regard et même une initiative assez étendue.
Au Maroc, le problème de l’étape se pose aussi impérieusement qu’ailleurs et, quelle que soit la rapidité d’assimilation des Berbères et des judéo-Maures, il ne peut être question de leur faire franchir en une ou deux générations une étape de quatre ou cinq siècles.
Notre politique devers les peuples d’Islam vivant à l’abri de notre pavillon et sous notre tutelle est par définition un problème de politique intérieure. Celle à suivre vis-à-vis des nations libérées, toutes neuves dans leurs premières démarches d’une indépendance de fraîche date et frémissantes d’une renaissance en action, relève naturellement de la politique extérieure.
A l’égard de la Turquie, maîtresse de chœur de l’actuel mouvement nationaliste en Islam, notre manière d’agir ne peut être que celle d’un intérêt sympathique et bienveillant, circonspect au demeurant, et qui considère, bien entendu, le bénéfice d’une réciprocité sans réserve pour nous et nos ressortissants. Le rôle constant de la France en Islam méditerranéen s’inspire d’un sentiment généreux qui fut toujours vif. Le Proche-Orient, en retour, a toujours envisagé la France avec admiration et respect. Son prestige y fut longtemps inégalé. C’est vers elle, sauf au temps de la germanophilie jeune-turque, dont Stamboul n’eut pas à se louer, c’est vers la clarté française, depuis Mehemet-Ali jusqu’à Kheir-ed-Din et Moustapha Kemal l’Égyptien, que se sont toujours tournés les esprits des réformateurs. C’est à ses codes, à toute sa législation que la Turquie et l’Égypte ont emprunté les éléments de leur refonte judiciaire. C’est dans ses écoles que se sont formés tant d’esprits qui y ont pris le meilleur de leur lucidité.
Nous avons donc une ligne historique à maintenir et il est bien certain que notre geste d’accord spontanément esquissé avec le gouvernement d’Angora a été, en son temps, bien accueilli. Peut-être nous aurait-on su gré davantage de cette initiative si elle avait été entreprise moins tardivement ; mais, de toute manière, il fut fait ce qui devait. Il faut poursuivre dans la voie des bonnes relations profitables aux deux pays. Cette cordialité ne saurait exclure la clairvoyance. Le sentimentalisme, la gentillesse française se donnent et s’abandonnent volontiers, en oubliant que les égoïsmes nationaux des peuples jeunes n’envisagent que leurs propres fins, parfois âpres et bornées, et réservent ainsi à leurs zélateurs naïfs de fâcheuses surprises. Enfin, n’omettons point que le Proche-Orient est le direct héritier de la foi punique et, en tout et pour tout, ne fait jamais entrer en ligne de compte que son intérêt du moment.
Ne fut-il pas déconcertant, après toutes les avances que nous avions déployées en faveur de la Turquie, après nous être faits les confidents de ses doléances sur l’acharnement britannique à son endroit (qu’on relise, passim, Angora, Constantinople, Londres, de Mme Gaulis), ne fut-il pas d’un lugubre comique de voir la politique ottomane adopter par devers nous une attitude agressive, peu amicale et faire ouvertement risette à l’Angleterre ? Quantum mutata ab illa ! Et cependant, en dépit de tout, malgré toutes les déceptions qui ne manqueront pas de l’assaillir, en vertu de ses traditions, la France, étant « puissance musulmane », suivant le cliché souvent reproduit, doit être liée par des liens d’entente éclairée avec les autres puissances musulmanes. Elle doit être islamiste tout court et sans préfixe. C’est la tâche de ses agents accrédités près de ses voisins d’Islam de faciliter, entre elle et eux, par tous les moyens, les rapports amicaux, en même temps qu’ils se feront les observateurs critiques et attentifs de tous les mouvements susceptibles d’agiter l’opinion et d’avoir leur répercussion dans notre empire islamique.
Il serait donc souhaitable d’organiser à nouveau notre propagande, assez négligée ou mal conçue par des bonnes volontés évidentes, mais ignorantes de l’Islam, de sa mentalité et de ses réactions. Dans le Proche-Orient, de magnifiques jalons ont été posés autrefois ; il serait opportun de ne point les laisser disparaître. Disons plus : le génie français est le plus apte à instruire et diriger, en vertu de sa constitution propre et de ses antécédents historiques, les peuples qui vont faire l’apprentissage délicat de leur liberté, du Bosphore au plateau de l’Iran ; c’est vers lui, d’ailleurs, plus que vers toute autre influence occidentale, qu’ils se sentent instinctivement attirés. Pour l’acquisition ou la sauvegarde d’avantages immédiats et de faible rayonnement, irons-nous détourner de nous cette tendance naturelle de sympathie ? Pour ne point sacrifier des positions étroitement matérielles, abandonnerons-nous les avantages d’une politique du « geste large » qui nous paierait plus tard au centuple ? Il fut affligeant de constater, au lendemain de Lausanne, le déchaînement contre nous de toute la presse turque. L’attitude anglophile récente doit être soulignée et méditée. Peut-être le fond de nos intentions était-il méconnu, mais n’avions-nous pas aussi donné certaines apparences, grâce à quelques maladresses, qui pouvaient justifier d’aussi fâcheux malentendus ? Ces causes d’irritation pourraient être évitées, dans la mesure du possible, si l’on possédait, répétons-le, ce souci d’une politique à longue portée.
Une entente cordiale, mieux, une alliance de la France avec la Turquie et avec l’Italie, renouerait la grande tradition doublement historique qui fait de la Méditerranée une mer latine et musulmane dont les innombrables bases navales assureraient une hégémonie sans contestation possible dans toute l’étendue de l’immense bassin.
Aussi bien n’est-ce pas un rêve, tout au moins une anticipation ? Mais si tout ce qui est rationnel n’est pas nécessairement réalisable, il est toujours permis de le concevoir.