La France peut trouver dans l’Islam un auxiliaire d’une qualité inégalable ou, au contraire, un des éléments de sa ruine. De là l’exceptionnel intérêt qui s’attache à l’élaboration et à la conduite d’une politique musulmane française, cohérente et suivie. Sans paraphraser une formule célèbre, on peut hardiment déclarer que notre avenir est en Islam, ou tout au moins avec l’Islam.
Il est bien certain que le jour où nous aurions laissé nos provinces ou protectorats islamiques se rallier d’un consentement unanime à un fédéralisme musulman dont la tête serait à Stamboul ou à Angora et redevenir, en fait sinon en droit, ce qu’ils étaient autrefois, — sauf le Maroc, — dépendances turques, nous n’existerions plus en Méditerranée et ne pourrions plus prétendre au rang de grande nation. Ne relâchons point les liens de notre tutelle ; fortifions, au contraire, l’armature de notre hégémonie qui restera souple, bienveillante, empreinte d’un libéralisme adroit et prudent et, si nous osons dire, « dosé », mais attentive aussi à réprimer tous les écarts et les tentatives de dissidence. Rome latinisa — nous dirons « naturalisa » — ses sujets africains, qui lui donnèrent jusqu’à des consuls ; puis les Romains se firent chasser proprement par leurs sujets, devenus de nom leurs concitoyens. Or, privés de la haute vertu de la discipline imposée, abandonnés à leur seule turbulence, ceux-ci laissèrent choir ou dégénérer les dons inestimables qu’ils avaient acquis auprès de leurs magnifiques instructeurs. Les cadres disparus, la déliquescence et la ruine s’établirent.
La Turquie actuelle s’adosse à l’Asie. « La Turquie devient l’éducatrice de ses voisins asiatiques, disait un notoire intellectuel turc à Mme B.-G. Gaulis. Constantinople est un centre d’instruction pour tous les musulmans, mais surtout pour les Turcs de Crimée, de Sibérie, de Boukhara… Sitôt la paix conclue, les écoles d’Asie Mineure se rempliront de jeunes gens venus de l’Asie Centrale. Un réveil de conscience s’opère chez tous les nôtres, et cela jusqu’aux confins de la Chine et de la Sibérie. » A Angora, le ministre d’Afghanistan faisait au même écrivain cette comparaison imagée : « L’Islam est un grand corps dont la Turquie est la tête, l’Azerbeidjan le cou, la Perse la poitrine, l’Afghanistan le cœur, l’Inde l’abdomen. L’Égypte et la Palestine, l’Irak et le Turkestan en sont les bras et les jambes… »
Ces métaphores baroques mises à part, il est patent que le jour où la Turquie, sentant derrière elle la pression formidable de l’Islam asiatique et escomptant l’appui éventuel de l’Afrique du Nord, nourrirait des desseins d’expansion vers l’ouest, il y aurait là un gros danger pour les puissances méditerranéennes et particulièrement pour nous. Et si la Russie lui prêtait un appui ouvert ou caché, on pourrait alors se souvenir de la phrase de Renan, prophétique et redoutable, sur « le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la troisième partie des étoiles, qui traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie Centrale, l’ancienne clientèle des Gengis-Khan et des Tamerlan ». Au cas, enfin, où le Germain s’unirait au Slave, ce serait toute la coalition des vaincus de la grande guerre se ruant avec acharnement sur l’Extrême-Occident, trop civilisé, prêt à expier chèrement sa primitive inclairvoyance politique.
Une politique « bon-européenne » serait de tendre à rendre les intérêts de la Turquie solidaires de ceux de l’Europe par de larges concessions et un esprit d’intelligente amitié.
Un bloc islamique méditerranéen, inspiré par la France, pourrait constituer une barrière efficace aux vagues slavo-mongoles.
Bonaparte eut l’idée grandiose d’utiliser l’Islam pour une vaste entreprise de conquêtes guerrières. A l’inverse et à condition que nous sachions nous servir de ces forces disponibles, qui sait si notre Islam africain, où flotte le drapeau français de Tombouctou à Casablanca et Tunis, appuyé à un Islam égyptien et turc, ne serait pas d’un appoint décisif pour la paix de l’ancien monde et le maintien de sa culture et de sa civilisation menacées ?