« — Je ne voudrais pas être incorrect à votre égard, dit-il, en se tournant vers moi, ni paraître malveillant pour vous, pour vos convictions religieuses. Voulez-vous me permettre, sans vous offusquer, de répondre en musulman à ce que vous venez de dire ? Si les vôtres et vous-même avez du respect pour notre façon de penser et pour notre religion, c’est que celle-ci vous domine ou que vous manquez de confiance en la vôtre. C’est dur, n’est-ce pas ? ajouta-t-il, en voyant mon sursaut. Maîtrisez-vous et raisonnez. En tout musulman, il y a un prosélyte et un combattant. La réflexion que je viens de faire est celle qui vient immédiatement à notre esprit quand nous lisons, dans les discours officiels, votre respect profond de la conscience musulmane, car, sur ce terrain, il ne peut y avoir pour nous d’ambiguïté. Quand deux religions s’affrontent, ce n’est pas pour se comparer et se décerner des compliments, c’est pour se combattre. Jamais vous ne nous entendrez dire que nous respectons votre religion. De votre part, ce respect à l’égard de la nôtre nous paraît une abdication ; vous renoncez à nous imposer votre foi, nous ne renoncerons jamais à étendre l’Islam. Matériellement, vous nous avez maîtrisés par votre force guerrière et votre puissance économique ; du point de vue religieux, vous êtes restés les vaincus d’Alcazar-Kébir, où figuraient des combattants de mainte origine chrétienne.
« Je sais, ajouta l’alem, les arguments que vous présentez à l’appui de vos procédés. Sachez qu’ils nous réjouissent et nous mettent à l’aise ; ils marquent la précarité de votre domination. Car rien ne se construit qui n’ait pour fondation la foi en Dieu Très Haut et durable et en la mission de son prophète — sur lui la bénédiction et le salut !
« — Voilà une belle profession de foi, dis-je, et comme chrétien je comprends que notre tolérance puisse vous paraître un renoncement. Cessant d’agir, notre foi, à vos yeux, cesse d’être sincère.
« En notant ici la vigoureuse déclaration de l’alem, je dois ajouter que les paroles de Sid-El-Beranesi m’ont ému et gêné. Je me garderai de les commenter, mais je pense à la naïveté profonde de ce grand libéralisme dont pourtant il ne faut pas plus se départir que de l’honneur même et qui nous conduit aux immenses déceptions. » Maurice Le Glay. Le Chat aux oreilles percées, p. 192.
NOTE III
La bonne administration des indigènes me paraît devoir comporter un certain nombre de mesures nécessaires.
En premier lieu, il est indispensable que nous maintenions l’esprit de discipline chez les indigènes.
Il est extrêmement difficile — c’est, dans ma tâche de Gouverneur général, ce que je trouve de plus difficile — il est extrêmement difficile de faire comprendre à des Français, je ne dis pas seulement à des Français de France, mais à des Français d’Algérie, la différence fondamentale, radicale, essentielle, qui existe entre les mœurs d’un Arabe et celles d’un Européen. (Très bien ! Très bien !)
On se heurte à tout propos, chez les indigènes musulmans, à une sorte d’inintelligence absolue de notre société, de nos mœurs, de nous-mêmes ; mais l’on peut dire que si les musulmans sont fermés à l’esprit français et européen, beaucoup de Français le sont à l’intelligence musulmane. (Très bien !)
Il y a là un point sur lequel j’ai insisté souvent, toutes les fois que j’ai eu l’occasion de prendre la parole en public ou de m’entretenir avec des hommes qui tenaient dans les mains les destinées du pays, un point sur lequel j’appelle l’attention du Parlement, c’est celui de la difficulté réelle que nous crée l’application de nos principes et de nos lois au gouvernement des indigènes.