Ching-mou saisit l'épée dont elle se sert pour décapiter les démons et les fées. Elle allait la punir de son crime, lorsqu'elle voit arriver du midi un nuage étincelant qui volait de son côté, en laissant échapper les cris: «Grâce! Grâce!» Ching-mou regarde, et reconnaît le dieu Kouân-în. Soudain elle remet dans le fourreau sa précieuse épée, et se lève pour aller à sa rencontre.
«Noble Pousa (Dieu), lui dit-elle, quel motif vous amène ici?
—Voici l'objet de ma mission, lui répondit le Pousa en souriant: Le ciel avait décidé depuis des siècles le mariage de cette Couleuvre blanche avec Hân-ven. Dans la suite, le génie de l'astre Wen-sing doit descendre dans son sein pour retourner dans le monde. Quand ce génie aura atteint l'âge d'un mois, il viendra un Saint-homme qui ensevelira la Couleuvre sous la pagode de Louï-pong, suivant le serment qu'elle a fait jadis au dieu Tchin-wou. Il faut attendre que le génie de l'astre Wen-sing se soit fait un nom illustre, et qu'il ait obtenu des honneurs posthumes pour ses parents. Cette fée pourra alors être élevée au rang des dieux. Maintenant il n'est pas permis de lui ôter la vie; j'espère que la déesse Ching-mou daignera lui accorder sa grâce.
—Noble Pousa, lui répondit Ching-mou, si je ne songeais qu'à l'audace qu'elle a eue de monter sur cette cime divine pour dérober l'ambroisie, et de blesser le jeune gardien de ma grotte, il me serait difficile de ne pas lui trancher la tête. Mais puisque de si grandes destinées se rattachent à son existence, je dois obéir à vos ordres et lui laisser la vie.»
A ces mots, Ching-mou replia le filet qui enveloppait le ciel et la terre, et rendit la liberté à la Couleuvre blanche.
Blanche reprit comme auparavant sa forme humaine, et se prosternant aux pieds de Ching-mou, elle la remercia de ne pas lui avoir ôté la vie; puis se retournant, elle salua Kouân-în, et lui témoigna sa reconnaissance de sa puissante intervention.
«Monstre odieux! lui dit le Pousa, que l'ambroisie des dieux ne soit plus l'objet de ta folle ambition. Je vais t'indiquer un endroit où tu pourras aller de ma part. Transporte-toi sur le mont Tsé-weï, dans le palais appelé Nân-ki-kong, qu'habite le dieu du pôle austral; tu lui demanderas une branche de l'arbre d'immortalité pour rendre la vie à ton mari.»
Après avoir dit ces mots, le dieu se leva, fit ses adieux à Ching-mou, et monta sur un char de nuages pour retourner vers la mer du Midi. Ching-mou le reconduisit, et, remontant sur son char parfumé, elle se dirigea vers sa grotte mystérieuse.
Revenons maintenant à Blanche. Après ce départ du dieu et de la déesse, elle s'éleva rapidement sur un nuage, et se rendit sur la montagne Tsé-weï, au palais appelé Nân-ki-kong (le palais du pôle austral). Ce palais était entouré de bocages épais qui exhalaient une odeur embaumée; ses parterres étaient ornés des plantes les plus rares, et des fleurs les plus précieuses; des fruits d'un goût exquis pendaient aux arbres, que des oiseaux merveilleux animaient par leur douce mélodie, et par l'éclat de leurs couleurs. Blanche n'avait nulle envie de s'arrêter à ces objets enchanteurs; elle va droit au palais du dieu.
Cet édifice était gardé par un jeune homme à tête de cerf qui se promenait devant la porte. Blanche s'avance et lui fait une profonde salutation. «Jeune immortel, lui dit-elle, j'ose vous prier d'aller m'annoncer au dieu de ce palais. Votre servante s'appelle Blanche, et son surnom est Tchîn-niang. Comme Hân-wen, mon époux, est dangereusement malade, et qu'aucun médicament ne peut le sauver, le dieu Kouân-în, dans sa bonté, m'a engagée à venir demander au dieu de ce palais une branche de l'arbre d'immortalité pour sauver la vie à mon époux. J'ose espérer que le jeune immortel qui m'écoute, daignera prendre pitié de mon sort, et annoncer l'objet de ma visite. J'aurai pour lui une reconnaissance sans bornes.»