La petite Bleue est transportée de fureur, et lève son glaive pour lui fendre la figure, mais le religieux pare le coup mortel avec un fouet qu'il tenait dans sa main. Après avoir lutté quelques instants sans succès, la fée détache sa ceinture de soie bleue, la lance dans l'air et la transforme en une corde qui a le pouvoir de lier les dieux eux-mêmes. Elle s'en sert pour garrotter le Saint-homme; ensuite elle appelle le vaillant guerrier qui porte un bonnet jaune, et lui ordonne d'aller précipiter le Saint-homme dans la mer d'Orient. La petite Bleue reprend alors sa ceinture, descend de son char de nuages, et rentre dans la chambre de sa maîtresse. «Madame, lui dit-elle, le stupide Tao-ssé du temple de Liu-tsou, était venu avec ce serpent noir, pour venger ses injures; mais je l'ai enchaîné avec ma ceinture bleue, et je l'ai jeté dans la mer d'Orient. J'ignore quel dieu bienfaisant a exterminé ce monstre, et a sauvé la vie de ma maîtresse.»

Blanche eut recours aux sorts. «Petite Bleue, s'écria-t-elle, c'est le jeune dieu à tête de loriot blanc, qui est venu par l'ordre de Fo (Bouddha) pour me délivrer.» A ces mots, elle sort de sa chambre avec la petite Bleue, et se tournant vers le ciel, elle remercia Fo de lui avoir sauvé la vie.

Blanche avait éprouvé tant d'émotion et d'effroi qu'elle était tombée malade, et était forcée de garder le lit. Hân-wen la soignait nuit et jour avec un zèle et une tendresse infatigables. Hiu-chi en ayant été informée, s'empressa de venir lui rendre visite. «Ma sœur, lui dit-elle, j'ai appris la maladie qui afflige votre précieuse santé, et j'ai voulu savoir moi-même de vos nouvelles.

—Je regrette, lui dit Blanche, que l'indisposition fortuite de votre indigne servante vous ait engagée à fatiguer vos pieds, qui sont beaux comme le jade; je ne mérite point un tel degré d'attention.»

La petite Bleue servit le thé dans la chambre à coucher. «Ma sœur, lui dit ensuite Hiu-chi, votre grossesse touche bientôt à son terme; vous devez prendre toutes les précautions convenables. Je ne forme qu'un vœu: c'est que vous ayez un fils qui puisse propager les rejetons de la famille de Hiu.

—Je vous remercie, lui dit Blanche, de ces paroles bienveillantes que j'estime autant que l'or. J'ai appris que ma belle-sœur est devenue enceinte en même temps que sa servante; j'aurais une prière à lui adresser: j'ignore si elle daignera répondre à mes vœux.

—Ma sœur, lui répondit Hiu-chi en souriant, parlez, je n'ai rien à vous refuser.

—Votre servante, lui dit Blanche toute joyeuse, arrivera comme vous, ce mois-ci, au terme de sa grossesse. Si nous avons chacune un fils, je désire qu'ils soient unis comme des frères; si nous avons deux filles, elles se regarderont comme des sœurs; mais si l'une obtient un fils et l'autre une fille, je désire qu'ils soient fiancés ensemble. J'ignore quelles sont vos dispositions.

—Ce serait une affaire charmante, lui dit Hiu-chi en souriant; je serai ravie de me rendre à votre désir. Ma résolution est prise; je jure de n'en jamais changer.»

Blanche allait répondre, lorsque Hân-wen entra dans la chambre. Aussitôt, elle l'informa du projet qu'elle venait de former avec Hiu-chi.