Après cette éclipse la Demoiselle de Lécluse reparut sur l'horison, comme un astre, qui n'avoit rien perdu de son éclat. Je la reçus avec amitié, & je me réjouis très-sincérement avec elle de la convalescence imaginaire du bonhomme, qui n'auroit pas, dit-on, manqué de m'écrire, si l'état de foiblesse où il étoit, lui avoit permis de me marquer toute sa reconnoissance.
Je pris tout cela le mieux du monde, & comme il semble que tout ne serve qu'à fortifier les premieres impressions d'un esprit prévenu, ce qui devoit deshonorer la Demoiselle de Lécluse, devint à mes yeux un nouveau mérite pour elle. Le tendre attachement, que je croyois qu'elle venoit de me marquer pour son pere, me parut un garant sûr de l'excellence de son cœur, & je pris de-là occasion de la proposer à mon Intendant, comme un parti qui pouvoit le rendre heureux. Je n'oubliai point les 10000 livres de dot, & quelques menues bagatelles, qui pouvoient être d'une grande ressource dans la Communauté. Mon Intendant étoit un homme, en qui j'avois placé ma confiance depuis long-tems, & je croyois lui procurer une bonne fortune. Il me parut très-sensible à mon choix, & m'assura qu'il se trouvoit fort honoré de ma proposition. Il me dit, & il disoit vrai, qu'il connoissoit tout le prix de la Demoiselle de Lécluse; en un mot il renchérit sur tout le bien que je pouvois lui en dire, & finit en déclarant, qu'il seroit charmé d'être agréé par la Demoiselle de Lécluse. Il ajouta néanmoins qu'il étoit de son intérêt de différer cet établissement, jusqu'à ce qu'il eût arrangé quelques affaires de famille, qui tenoient sa petite fortune en échec. Je n'avois garde de désapprouver une conduite qui paroissoit si sage, & si prudente. J'en prévins la Demoiselle de Lécluse: je lui vantai les bonnes qualités de son futur; elle avoua modestement qu'il méritoit l'éloge que j'en faisois, & qu'au surplus l'estime, que je marquois avoir pour lui, étoit le titre le plus avantageux, sous lequel un homme pût se produire auprès d'elle.
Dès ce moment je crus pouvoir regarder l'affaire comme conclue, & je ne pensai qu'à donner de jour en jour à l'un & à l'autre, de nouvelles marques de confiance & d'amitié. Je ne rapporterai sur cela qu'un trait, qui peut faire juger des autres, & qui d'ailleurs doit nécessairement trouver ici sa place.
Je l'ai déjà dit, le pere de la Demoiselle de Lécluse étoit fort pauvre; il le devint encore davantage: on avoit exécuté ses meubles; un petit domaine de vingt ou trente pistoles de revenu, qui faisoit tout son patrimoine, se trouvoit saisi depuis quelque tems par ses créanciers; on en poursuivoit la vente avec vivacité; & le sieur de Lécluse, qui n'avoit pas plus de crédit que d'argent, se voyoit chasser tristement de la chaumiere de ses peres, sans espérance d'y rentrer. Mon Intendant, de concert avec la Demoiselle de Lécluse, me conta toute l'infortune de son futur beau-pere: deux cens pistoles, disoit-il, pourvoient le tirer d'affaire, & la Demoiselle de Lécluse, dans la crainte de paroître abuser de mes bontés, en me demandant ce petit secours, avoit pris son parti, c'étoit de mourir de chagrin. Assurément j'aurois été bien fâché d'avoir à me reprocher la mort de la Demoiselle de Lécluse. Je chargeai donc mon Intendant de s'informer des arrangemens, qu'il y avoit à prendre, pour conserver des jours qui lui étoient si précieux. Les éclaircissemens ne furent pas longs à trouver. Je fus diligemment instruit, & en fort peu de jours: moyennant 4000 livres, que je fis porter par mon Intendant au sieur Boiceau, Procureur des créanciers du sieur de Lécluse, l'affaire fut terminée, & les pieces me furent remises.
Mon intention étant que cette libéralité profitât à la Demoiselle de Lécluse, à condition néanmoins qu'elle laisseroit à son pere, pendant sa vie, la jouissance du domaine en question, mon Intendant fut attentif à tourner la quittance, ou l'acte, d'une maniere propre à remplir sur ce point mes volontés. Cependant je sçais qu'il oublia finement d'y insérer la réserve de l'usufruit au profit du bonhomme. Mais ç'auroit été faire injure à la Demoiselle de Lécluse, que de regarder l'omission de cette clause, comme quelque chose d'important, & l'on va voir, par la maniere dont elle se disposa à user de mon bienfait, que je n'avois pas lieu de la soupçonner.
Elle me pria avec des transports de joie & de reconnoissance qui me charmoient, de lui laisser la satisfaction d'aller elle-même rétablir son pere dans ses biens. Elle devoit perdre, disoit-elle, le plaisir le plus vif de sa vie, si toute autre personne qu'elle, étoit chargée de porter une si heureuse nouvelle. Je n'avois point de raisons pour me refuser à ses instances: je lui fis donc remettre les papiers, avec les quittances du Procureur, & je la laissai partir accompagnée de sa domestique, dans une chaise que je lui fournis. Je lui donnai même 800 livres, tant pour les frais du voyage, que pour réparer le dommage, qu'avoient causé dans les meubles de son pere, les incursions des Huissiers.
Arrivée à Fulvie (c'est le nom du Village où demeuroit le pere), la Demoiselle de Lécluse, qui n'avoit point oublié ses premiers rôles, y prit tous les airs d'une Divinité, qui vient honorer la terre de sa présence. Elle regarda sa famille, comme un petit essain de misérables, qui devoient solliciter à genoux sa protection, & pour se déterminer à secourir son pere & ses freres, elle attendoit froidement, que par leur encens, & leurs hommages, ils commençassent à mériter ses bontés. Mais pendant qu'avec ses proches, la Demoiselle de Lécluse tranchoit ainsi de la Déesse, elle ne dédaigna pas de s'humaniser avec quelques étrangers. Il y eut entr'autres un Chevalier, à qui elle ne refusa aucunes marques de sa prédilection. J'ai entre les mains une lettre, qui prouve à quel titre il la méritoit. Il faut remarquer que ce galant étoit un Profes dans l'Ordre des Coteaux, & comme on prend assez volontiers le goût de ceux qu'on aime, la Demoiselle de Lécluse n'eut point de peine à s'habituer avec lui aux plaisirs de la table.
Dans ces amusemens mêlés, elle commença, suivant l'ordre, par dessécher l'Amant; à ses fonds expédiés succéderent mes 800 livres, avec lesquels on ne brilla pas long-tems: ensuite on trouva que ma chaise étoit un meuble assez inutile à des gens, qui ne voyageoient que de la table au lit; on la vendit. Enfin, après la chaise vendue, que faire des bottes du postillon? On s'en défit en faveur d'un Fermier, qui les prit à compte sur quelques provisions de bouche, qu'il avoit fournies.
Après cette économique expédition, la Demoiselle de Lécluse revint avec son Chevalier par la voiture publique, & sur la route, par maxime de bienséance, & pour éviter le scandale, & les embarras, elle eut l'attention de se faire passer pour sa femme, & se comporter comme telle.
Le postillon mécontent de ce qu'elle l'avoit renvoyé à pied, m'apprit toutes ces aventures; j'en fus d'ailleurs instruit par plusieurs lettres, qui sont entre les mains de mon Avocat; on y voit les lamentations du sieur de Lécluse, qui se plaint à moi de sa misere, & de ce qu'au lieu de soulager sa famille, la Demoiselle de Lécluse lui a laissé pour cent francs de dettes. On n'aura pas de peine à se persuader qu'après des découvertes de cette nature, je ne fis pas à la Demoiselle de Lécluse une réception bien gracieuse. Elle voulut justifier sa conduite, & je ne doute point que son apologie ne fût toute prête; mais le regne des fictions étoit passé, je refusai de l'entendre, & je la fis chasser de chez moi avec un mépris égal à l'estime, que j'avois eue pour elle.