Il est sensible que mon Intendant avoit intérêt de la ménager, dans la crainte qu'elle n'intentât contre lui l'action, qu'il lui fait aujourd'hui diriger contre moi, & ce motif, que je devois ignorer, pouvoit facilement se déguiser sous le spécieux prétexte de la compassion. Il crut donc pouvoir joindre auprès de mes amis, ses sollicitations à celles de la Demoiselle de Lécluse, qui me demandoit par charité une retraite dans un Couvent. Plusieurs personnes de piété m'en parlerent. Je cédai à leurs prieres, & je consentis de payer la pension de la Demoiselle de Lécluse à la Communauté des Filles de Saint-Chaumont. Je crois que ce fut vers la fin du mois d'Août 1722, qu'elle entra dans ce Couvent; mais la Supérieure, ayant appris que sa nouvelle Pensionnaire étoit une Pénitente de l'Opéra, ne fut pas curieuse de conserver un dépôt si suspect; elle pria poliment la Demoiselle de Lécluse de choisir un autre asyle.

De ce Couvent, où la Demoiselle de Lécluse ne coucha qu'une nuit, elle passa à la Communauté de Bonnes-Nouvelles; mais je n'y payai pas long-tems sa pension. La Demoiselle de Lécluse n'étoit pas née pour la retraite; elle fit à la grille la conquête d'un Gendarme nommé de Chavanne. Aussi-tôt les billets doux se glisserent de part & d'autre; quelques-uns furent interceptés, & découvrirent l'intrigue. La Demoiselle de Lécluse fut chassée; & afin de n'être plus dans le risque de trahir par des lettres, le secret de ses amours, elle alla demeurer avec le Gendarme; ils resterent même assez long-tems ensemble. Les bons & les mauvais momens que la Demoiselle de Lécluse passa avec lui, la porterent à croire qu'elle étoit sa femme, & elle en parut si intimement persuadée, qu'à la mort du sieur de Chavanne, elle prit le deuil, & se présenta en qualité de veuve, pour recueillir sa succession. C'est une anecdote singuliere, dont je trouve la preuve dans une lettre du sieur de Lécluse, son cousin-germain.

Les veuves sont sujettes à trouver dans les héritiers de leurs maris, des gens mal disposés, & peu traitables; c'est un malheur qu'éprouva la Demoiselle de Lécluse. Les héritiers du sieur de Chavanne ne voulurent même entrer dans aucune composition avec la veuve de leur parent; ils la traiterent au contraire d'une maniere, qui n'étoit rien moins que respectueuse; mais la Demoiselle de Lécluse sçut profiter de ces leçons de l'adversité; l'injustice de ces collatéraux servit à lui ouvrir les yeux. Outrée de leurs mauvais procédés, elle fit des réflexions sérieuses sur les risques, auxquels s'expose une fille raisonnable, en donnant toute sa tendresse à un seul homme, qui peut lui être enlevé par la mort, ou par l'inconstance; elle quitta sur le champ les lugubres ornemens de la viduité, & engagea son cœur & sa foi au Public. Je ne crains point de le dire, c'est le seul engagement, auquel elle ait été fidele.

Voilà dans la plus exacte vérité, quelle est cette fille de condition, qui, après dix-huit ans de réflexion, m'accuse aujourd'hui d'avoir séduit son innocence. Tant que mon Intendant a eu toute ma confiance, & qu'il a demeuré chez moi, la Demoiselle de Lécluse a gardé le silence, je n'ai point entendu parler d'elle; mais depuis que je n'ai plus cet Intendant à mon service, ils ont projetté ensemble de se débarrasser en ma faveur du fruit de leurs amours. L'Intendant y trouve son compte, & il a fait entendre à la Demoiselle de Lécluse, que cette translation de paternité seroit une fortune pour elle, & pour son fils. Il paroît effectivement qu'elle le pense ainsi, puisqu'elle croit me faire grace en ne me demandant que 80000 livres, tant pour ses dommages & intérêts, que pour les alimens de ce fils, comme si, en me supposant pere, on pouvoit exiger de moi autre chose qu'un métier pour un enfant, âgé, dit-on, de dix-huit ans, qui dans l'hypothèse, seroit un bâtard adultérin, puisqu'au tems où l'on place sa naissance, ma femme étoit encore vivante; aussi cette demande ne m'effraye-t-elle pas beaucoup. Au reste je laisse à mon Défenseur le soin d'en faire sentir tout le ridicule. Pour moi, je ne me suis engagé qu'à une exposition naïve des faits; je viens de m'en acquitter à ma maniere, & j'ose me flatter de les avoir rapportés avec toute l'exactitude & la bonne foi possibles; je peux même dire qu'ils sont presque tous soutenus de preuves écrites. J'avouerai cependant que je rougis du détail, dans lequel je viens d'entrer. Devois-je descendre à cette espece de justification, & n'est-ce pas faire trop d'honneur aux fictions d'une Héroïne de Coulisse?

Ce Mémoire est de feu M. de Gennes, Avocat.

MÉMOIRE

POUR ETIENNETTE BOYAU, femme de LOUIS LE LARGE, TISSERAND, demeurant à Troyes; ladite ETIENNETTE BOYAU, Garde- MALADE,connue plus généralement sous le nom de TIENNETTE, Demanderesse;