Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après, il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles, dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent. Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le plus grand détail et la plus grande précision.

Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.

Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne parlerons pas.

Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs. Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu. Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes. Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie reprit la fraîcheur de la jeunesse.

Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend, dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main des instruments de musique.

Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité; celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire sur soi de grandes calamités.

Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres, tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.

Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes d'adieux.—Puis tout disparut.

Cet endroit a changé son nom en celui de Ching-Sien-Ly, le village de l'Immortel qui monte aux cieux. On l'appelle aussi le village des Cent Fleurs.

Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
avec lui:
Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
le feu.