Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.

Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.

Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon: la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes, descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.

Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse, accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer, puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.

Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans l'appartement parfumé.

Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son trône dans le palais des clochettes d'or; les officiers civils et militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il ose la demander pour Kwang-Jouy. »

Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre, afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour le Kiang-Tcheou.

Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes, de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame, qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.

Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils: «Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy accéda aux volontés de sa mère.

Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve Hong-Kiang.»