Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis, prenant congé du religieux, il se mit en route.

Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat, depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»

Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh! c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.—Ce n'est pas lui, répondit le novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse Ouen-Kiao.—Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?—Hélas! mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer près de lui.—Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y venir chercher?—C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la capitale et ce bracelet parfumé.»

La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas! je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour venir me trouver.—Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda Kay-Tsang.—Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes yeux se sont fermés à la lumière.»

En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au même instant elle recouvra la vue.

Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je vous quitte pour aller à la capitale.»

Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre, et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans la salle du palais.

A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour venger notre gendre.»

Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt. L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000 hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.

Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné. Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville, sur la place des exécutions.