Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait. Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»

Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir pour acquitter ma dette envers mon époux.

—»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc rougirais-tu?»

L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur. Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son supplice est une chose arrêtée.»

Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.

On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à l'endroit même où il avait commis le crime.

Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla. Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.

«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre vieille mère.»

Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements. Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte accompli, il s'éloigna.

Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve; mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!