A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée. Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
«Que faites—vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.—Vous avez été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.» Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité, ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de mon époux?—Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans égale.»
Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt, il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et tous les deux pleurèrent de tendresse.
Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le ministre.
Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée Touan-Youen-Hoey: Réunion des tendres époux.
Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse. Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté, agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à la cour, pour veiller aux affaires.
Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions, accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se donna la mort.
Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son enfance.